La dette, épouvantail ou vrai danger ?

« Une dette, ça se rembourse. » Et si c’était un peu plus compliqué que ça ? Dans cet article, nous allons voir pourquoi le discours du gouvernement sur la dette publique française – répété ad nauseam par nos médias et nos hommes politiques – est plutôt malhonnête. 3 notions d’économie politique suffisent pour le démontrer.

📢 « Je n’ai pas besoin d’insister auprès de vous sur la menace d’asphyxie que nous subissons : 3 350 milliards d’euros de dette accumulés sur les 50 dernières années » déclarait notre Premier Ministre François Bayrou, le 28 août 2025.

⚡️ La dette, la dette, la dette… On en parle tout le temps, mais tellement mal.
À mon avis, il y a au moins 3 notions d’économie politique qui devrait être mieux maitrisées par nos dirigeant·es et nos concitoyen·nes, afin de permettre des discussions (et par suite des politiques) plus constructives autour de la dette publique.

➡️ Les 3 notions auxquelles je pense sont le déficit, le roulement de la dette et le financement direct.

Parlons du déficit.

La dette publique résulte de l’accumulation année après année, d’un déficit dans le budget de l’État et autres organismes publics. Mais c’est quoi un déficit ? C’est l’inverse d’un bénéfice.

➡️ Un déficit se crée lorsque l’on dépense plus que ce que l’on gagne, lorsque le montant des dépenses / sorties d’argent est supérieur au montant des revenus / rentrées d’argent. On dit dans ce cas que l’on vit au-dessus de ses moyens.

Or depuis des dizaines d’années, restrictions budgétaires obligent, nos différents gouvernements ont sabré dans les dépenses de fonctionnement et d’investissement du pays et ce, dans l’objectif de réduire les dépenses de l’État.
🧐 Pourquoi alors continue-t-on à avoir un déficit public plus important d’une année sur l’autre ?
[169,6 milliards d’€ de déficit public en 2024, ndlr.]

Principalement pour deux raisons :

1/ Les dépenses de l’État ont en fait continué d’augmenter, en bonne partie du fait du vieillissement de la population (plus de besoins sociaux, plus de fonctionnaires à la retraite, etc.).

2/ Les revenus de l’État ont à l’inverse continué de baisser (suppression d’impôts et nouvelles exonérations, cf. un précédent article) ; il s’agit ici de moins taxer les grandes entreprises et grandes fortunes, et par suite d’attirer davantage les investissements privés.

Notre politique pro-investissements privés vise à moins taxer les grandes entreprises (baisse des recettes fiscales) tandis que nos besoins sociaux augmentent, d’où un déficit qui ne se résorbe pas, malgré des coupes budgétaires.

➡️ La dette publique n’est en définitive pas tellement due à l’irresponsabilité des français et françaises comme on l’entend parfois, mais bien davantage à nos politiques économiques pro-investissements privés qui n’obtiennent pas les résultats escomptés, bien au contraire.

Le véritable problème n’est donc pas la dette en elle-même, c’est la récurrence du déficit que ces politiques pro-investissements privés engendrent année après année.

[On critiquait d’ailleurs déjà ces politiques pro-investissements privés dans un précédent article, avant même que ne sorte le 8 juillet 2025, le rapport de la commission « Aides publiques aux grandes entreprises » du Sénat, qui révélait que les aides et exonérations attribuées aux grandes entreprises avaient pesé pour 211 milliards d’€ sur le budget de l’État en 2023, soit un montant supérieur de 24,5% aux 169,6 milliards d’€ de déficit public de 2024.]

🤔 Pourquoi rembourser la dette publique nuit parfois à l’économie ?

C’est une observation que l’on doit à l’école économique néochartaliste (cf. tableau ci-dessous), et pour apprécier les enseignements que l’on peut tirer de cette observation, intéressons-nous cette fois à la notion du « roulement de la dette ».

Tableau montrant que les dépressions économiques américaines sont souvent précédées par une période de fort remboursement de la dette publique américaine.
Un État qui s’endette obtient des ressources financières supplémentaires, au contraire d’un État qui rembourse.

[Je vous rappelais dans cet article, que la très grande majorité des euros, dollars, yens, etc. qui circulent dans le monde viennent d’une dette au départ ; les euros numériques avec lesquels nous nous payons les uns les autres ne sont pas apparus dans l’économie comme par magie, une institution bancaire ou financière a monétisé un titre de dette d’un État, d’une entreprise ou d’un ménage pour les créer.]

➡️ La notion de « roulement de la dette » va nous être très utile pour assimiler la dette de l’État à un stock de monnaie dans l’économie.

En effet, lorsque l’État français émet des obligations (un type de titre de dette), il s’endette auprès des marchés financiers qui lui prêtent à intérêts des euros en échange.

Sauf que ces obligations ont une échéance, par exemple 2 ans, 10 ans ou 30 ans. Or, très souvent, l’État en émet simplement de nouvelles pour rembourser celles arrivées à échéance. C’est ce qu’on appelle « rouler sa dette ».
💡 L’opération est blanche, cela revient en définitive à renouveler / prolonger ces obligations.

👀 Vu sous cet angle, c’est comme si une grande partie des euros qui circulent en France nous sont en fait “loués” par les marchés financiers, qui nous les prêtent à intérêts.

➡️ De la même manière que nombre d’entre nous payons chaque mois un loyer pour continuer à avoir un toit sur la tête, l’État paie quand à lui des intérêts – la fameuse « charge de la dette » – pour pouvoir continuer à rouler sa dette, et donc conserver un certain stock de monnaie dans le pays.

✅ Sachant cela, on comprend mieux pourquoi rembourser la dette publique peut nuire à l’économie : si on rembourse une trop grande partie de la dette de l’État (au lieu de la “rouler”), alors il y aura nettement moins de monnaie dans l’économie, ce qui peut in fine amorcer une crise économique (cf. tableau plus haut).

La notion du « roulement de la dette » aide de fait à nuancer les discours alarmistes autour de la dette publique. La dette publique n’est pas un fardeau qu’il faut effacer, c’est surtout un stock de monnaie qui fait tourner l’économie.

➡️ S’il faut effectivement s’inquiéter d’un endettement « hors de contrôle » causé par un déficit récurrent, il ne faut absolument pas viser un remboursement intégral de la dette publique, mais plutôt la raboter petit à petit, à un niveau jugé adéquat. C’est tout de suite moins effrayant !

« Au fond dans le passé, l’élection présidentielle dépendait d’un seul facteur : l’avis des électeurs. Maintenant, l’élection présidentielle dépend de deux facteurs : l’avis des électeurs, mais aussi l’avis des prêteurs » déclarait le Premier Ministre Jean-Pierre Raffarin, le 07 juillet 2011 sur RTL.

Mais qu’est-ce qui a changé par rapport au ”passé” ?

➡️ Réponse : la fin du financement direct, qui correspond à l’obligation pour l’État (le Trésor public) de s’endetter sur les marchés financiers, plutôt que directement auprès de sa Banque centrale.

Dans la zone euro, cette règle a été instaurée par le Traité de Maastricht en 1992 (article 104). Elle se retrouve aujourd’hui traduite dans le Traité de Lisbonne (article 123).

Autrement dit, pendant les Trente Glorieuses, si le gouvernement considérait nécessaire d’augmenter le stock de monnaie dans son pays, grâce au financement direct, il le pouvait sans avoir à demander la permission d’un coûteux intermédiaire financier, extérieur au pays.

C’est pourquoi le financement direct est une notion d’économie politique essentielle à connaître… car elle permet de comprendre que si la dette doit nous inquiéter, le vrai danger ne vient pas tant du fait d’être endetté, mais plutôt des établissements auprès desquels une nation s’est endettée (cf. vidéo).

Le danger ne vient pas de la dette en elle-même, mais de nos créanciers (c’est-à-dire les « prêteurs »).

➡️ Lorsque ces établissements financiers menacent d’arrêter de rouler la dette, ils disposent d’un moyen de pression très fort pour dissuader un gouvernement de mener telle ou telle politique économique.

Conclusion finale : le problème ce n’est pas la dette, qui est avant tout un stock de monnaie, mais le déficit récurrent qui nous inféode aux institutions bancaires et financières qui nous prêtent, et à qui nous devons dorénavant un “loyer” (nouveau poste de dépenses publiques, qui participe d’ailleurs à accentuer le déficit ; 58 milliards d’€ en 2024, ce qui représente plus d’1/3 tiers des 169,6 milliards d’€ de déficit public de 2024).

😡 Hélas, ces établissements financiers font du lobbying pour mener des politiques pro-investissements privés, qui contribuent lourdement à créer ce terrible déficit (cf. partie I) ; nos élites s’alarment de la dette publique d’un côté, et la creusent de l’autre !

❌ On se retrouve ainsi dans une économie où l’on taxe de moins en moins le capital, et où pour compenser ces recettes fiscales en moins, l’on taxe davantage les travailleurs et les petites et moyennes entreprises (je mettais en évidence ce constat déjà dans cet article).


N.B.:
🧠 Au passage, au sujet du débat sur l’annulation possible ou non d’une partie de la dette publique (la partie détenue par la Banque Centrale Européenne), on entend systématiquement l’objection « Mais les marchés financiers arrêteront de nous prêter, si l’on commence à annuler des dettes ici ou là ! ».

✅ En réhabilitant le financement direct, on ferait disparaître ce problème instantanément, puisque la France ne serait plus tenue de s’endetter sur les marchés financiers.
Eh oui, ce n’est pas parce que “nous” avons décidé il y a plusieurs années de “louer” nos euros à de coûteux intermédiaires financiers plutôt qu’à notre Banque Centrale, que l’on ne peut pas revenir en arrière aujourd’hui.



Sources :
https://www.insee.fr/fr/statistiques/8540375 (Déficit public en 2024 = 169,6 mds d’€ ; charge de la dette en 2024 = 58 mds d’€)
https://www.publicsenat.fr/actualites/economie/un-cout-annuel-de-211-milliards-deuros-la-commission-denquete-du-senat-sur-les-aides-publiques-aux-entreprises-reclame-un-choc-de-transparence
https://www.senat.fr/travaux-parlementaires/structures-temporaires/commissions-denquete/commission-denquete-sur-lutilisation-des-aides-publiques-aux-grandes-entreprises-et-a-leurs-sous-traitants.html
https://www.linkedin.com/feed/update/urn:li:activity:7366465128487092224/
https://elucid.media/analyse-graphique/prelevements-obligatoires-france/trop-impots-france-octobre-2024-mensonges-propagande-neoliberale
https://www.realclearmarkets.com/2010/02/11/federal_budget_isn039t_like_a_household_one_here039s_why_98313.html
https://economy-pedia.com/11041100-what-is-the-rollover-of-public-debt-and-why-do-governments-resort-to-it-so-much
https://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=CELEX:12008E123:FR:HTML
https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/HTML/?uri=CELEX:11992E104


Sources de la vidéo de la partie III :
– « Jean-Pierre Raffarin, sénateur UMP de la Vienne et ancien P – RTL – RTL » (RTL, 2011), YouTube.
– « La dette française : un secret d’Etat » (L’enquête de Secrets d’info, 09/12/2016), France Inter.
– « Crise : la fin de l’inflation en Europe ? » (Grand Angle, 2022), YouTube.
– « Crise financière: la descente aux enfers? Gaël Giraud, Raphaël Rossello & Gilles Raveaud [EN DIRECT] » (Thinkerview, 2022), YouTube.