20 milliards : ce que révèle le rejet de la Taxe Zucman.

La taxe Zucman avait pour ambition de faire davantage contribuer les très riches et les ultra-riches aux recettes de l’État. Essayons de comprendre pourquoi cette proposition a été rejeté par le Sénat. Mais ce faisant, nous allons découvrir que l’ultra-richesse n’est finalement que l’arbre qui cache la forêt…

✅ Savez-vous d’où viennent les principales recettes de l’État ?

Jeudi 12 juin 2025, le Sénat a rejeté la proposition de loi visant à instaurer une taxe « Zucman », susceptible de rapporter environ 20 milliards d’€ par an en taxant à 2% les détenteurs et détentrices dont le patrimoine est valorisé à plus de 100 millions d’euros (soit environ 1800 foyers fiscaux).

➡️ Une belle occasion pour parler fiscalité et ordre de grandeur.

Sans surprise, plus de 90 % des recettes de l’État proviennent de la fiscalité (impôts et taxes) et autour de 80 % de ces recettes fiscales proviennent de 3 sources : la taxe sur la valeur ajoutée (T.V.A.), l’impôt sur le revenu, l’impôt sur les sociétés (cf. image ci-dessous).

Diagramme indiquant les principaux impôts dont l'État tire ses recettes.
20 milliards, c’est à la fois peu (par rapport aux enjeux)
et beaucoup (seulement 1800 foyers fiscaux seraient mis à contribution).

➡️ Cependant, si l’État pèse près de 500 milliards d’€ d’impôts par an (T.V.A, Impôts sur le revenu et les sociétés, etc.), ce sont loin d’être les seuls impôts à acquitter en France.

Les Collectivités Territoriales ponctionnent pour leur part un peu plus de 300 milliards d’€ d’impôts supplémentaires par an (au travers des impôts locaux surtout). Elles veillent entre autres à l’aménagement du territoire et assurent bon nombre de services publics.

Mais c’est la Sécurité Sociale – qui se charge des dépenses de retraite et de santé – qui représente le plus gros poste de prélèvement : via les cotisations sociales, à savoir les charges salariales ainsi que les charges patronales, c’est près de 800 milliards d’€ d’impôts par an qui sont redistribués.

👀 Pour en revenir à la taxe « Zucman », celle-ci avait pour ambition d’atténuer simultanément 2 problèmes majeurs que sont :
1/ le déficit public (les dépenses de l’État étaient supérieures de 168.6 Mds € à ses recettes en 2024)
2/ l’iniquité fiscale (on a vu que les impôts sont pour une majeure partie assis sur le travail et la consommation, via les cotisations sociales et la T.V.A.).

✅ Pourquoi la dette de la France s’accroît-elle ?

Parce que chaque année, les dépenses publiques ont tendance à augmenter, tandis que les recettes publiques augmentent moins vite, voire baissent. Il y a de fait un déficit qui s’accumule année après année.

➡️ Depuis plusieurs décennies, la politique économique en France veut qu’il faille encourager l’activité économique et l’emploi, par exemple en taxant moins les entreprises et les investisseurs / grandes fortunes (cf. graphique).

Courbes indiquant l'évolution de l'impôts sur les revenus et de l'impôts sur les sociétés.
La contribution aux recettes de l’État des “ultra-riches” et des entreprises a tendance à baisser en France.
À l’inverse, nous allons voir que les déficit public augmente du fait des aides aux grandes entreprises.

Eh oui, France Stratégie et le Haut Commissariat à la Stratégie et au Plan nous apprenait en 2019 : « Autre gros poste qui singularise la France (idée moins répandue), le soutien à l’économie représente 6,2 % du PIB (hors CICE qui, bien que comptabilisé dans les dépenses, s’apparente à une moindre recette) […] – taux très au-dessus de ses voisins européens – […] met en évidence « une propension plus forte qu’ailleurs à soutenir l’économie marchande par la dépense publique ».

➡️ Côté subventions, selon l’Ires, le contribuable aurait versé 157 milliards d’€ aux entreprises en 2019, et 140 milliards d’€ en 2018 selon le Ministère du Budget.
Côté exonérations – plus difficile à évaluer puisque ce n’est pas une dépense publique – il y aurait environ 150 milliards d’€ par an que les entreprises n’auraient plus à supporter d’après l’économiste Anne-laure Delatte ; pensons à l’allègement de cotisations patronales entré en vigueur le 1er janvier 2019 (suite à la suppression du controversé CICE).

Sachant tout cela, on comprend mieux le rejet de la « taxe Zucman » en 2025, puisqu’elle va à rebours de notre politique économique d’ensemble, qui vise à rendre la France plus attractive aux yeux des investisseurs, notamment en permettant aux grandes entreprises d’être plus compétitives (moins de charges, plus de subventions). Il ne s’agit donc pas de faire fuir les investisseurs français.

❌ Si ce rejet peut paraître cohérent, remarquons que ce que la taxe Zucman cherche justement à tempérer, à savoir l’accroissement du déficit public et l’iniquité fiscale, est en fait directement provoqué par notre politique économique pro-investissements privés, basée sur la théorie du ruissellement.

C’est donc essentiellement notre politique économique pro-investissements privés qu’il faut changer !

✅ Et si la taxation (« des riches ») n’était pas la réponse à tout ?

Théorie du ruissellement oblige, cela fait plusieurs décennies que la politique économique qui nous dirige, part du principe qu’encourager l’investissement est la clé pour relancer l’activité économique et l’emploi, et par suite créer davantage de « richesses » à nous partager.

➡️ Dans cette lignée, afin d’attirer les investisseurs, une stratégie consiste à moins les taxer.
Songeons à l’emblématique suppression de l’ISF en 2018 (remplacée par l’IFI), ou encore à l’instauration de la « Flat tax » / PFU en 2018 également ; seule la richesse immobilière est désormais taxée et non plus le patrimoine avec la première, l’imposition des revenus du capital financier est diminuée avec la seconde (la flat tax de 30% se substituant à l’IR à 45%).

Pour autant, on sait d’une part que les banques ne financent pas l’économie réelle en prêtant l’argent de leurs clients (on l’a vu dans le premier article de ce site) ; dans ce cas, quid de la véritable importance du rôle des investisseurs dans le financement de l’activité économique en France ?

❗️D’autre part, un investisseur n’est pas un philanthrope : il poursuit un but lucratif (un bon investissement est un investissement qui rapporte).

Notre politique économique ne favoriserait-elle pas par conséquent le phénomène de « condensation monétaire »*, cher à Jean-François Noubel ?
* Puisque l’argent ne tombe pas du ciel, l’enrichissement monétaire des uns proviendrait de l’appauvrissement monétaire et/ou de l’endettement des autres. Partant de là, la théorie du ruissellement ne ferait qu’accroître les inégalités sociales.

Une fois encore, comprendre d’où vient l’argent, appréhender comment nos euros apparaissent dans l’économie, est utile pour s’interroger sur le bien-fondé du discours économique porté par nos dirigeants. Et notre politique économique pro-investissements privés semble en définitive davantage découler de l’infrastructure économique en place, que d’une réelle réflexion économique novatrice… 👀

Une citation de l'économiste Jean-Marc Daniel.
C’est dans le nom, le capitalisme vise l’enrichissement des capitalistes et ce, année après année.
Si l’on a un problème avec ça, alors c’est plutôt notre système économique qu’il faut faire évoluer.

➡️ Ce que nous révèle la taxe Zucman, c’est que l’ultra-richesse ne vient pas de nul part, mais découle de l’accroissement des inégalités sociales et/ou de la dette publique. Le problème est systémique ! Ce problème est en fait inhérent au système économique capitaliste, qui place les investisseurs au cœur du développement économique d’un pays.

La taxe Zucman apparaît de ce fait soit – au pire – comme un pansement sur une jambe de bois, soit – au mieux – comme une façon de corriger à la marge un problème structurel plus vaste.



Sources :
https://www.franceinfo.fr/economie/impots/le-senat-rejette-l-instauration-d-une-taxe-zucman-sur-le-patrimoine-des-ultra-riches_7308432.html
https://www.insee.fr/fr/statistiques/2381416#graphique-figure1
https://www.budget.gouv.fr/reperes/budget/articles/les-recettes-fiscales
https://fr.wikipedia.org/wiki/Imp%C3%B4t_sur_les_soci%C3%A9t%C3%A9s_en_France
https://fr.wikipedia.org/wiki/Bar%C3%A8mes_de_l’imp%C3%B4t_sur_le_revenu_en_France
https://www.strategie-plan.gouv.fr/publications/reduire-poids-de-depense-publique
https://www.lesechos.fr/economie-france/budget-fiscalite/depenses-publiques-le-maquis-des-aides-a-leconomie-egalement-pointe-du-doigt-593393
https://www.vie-publique.fr/eclairage/289629-aides-publiques-aux-entreprises-un-etat-des-lieux
– L’interview d’Anne-Laure Delatte sur Blast (2023) : https://www.youtube.com/watch?v=rG4Nw_jSjdI&t=1588s
https://www.meilleurconseilimmobilier.com/l-impot-de-solidarite-sur-la-fortune-a-laisse-place-a-l-ifi/
https://expertimpots.com/articles/flat-tax
– La vidéo « TEDxParis 2011 – Jean-François Noubel – Après l’argent » (2011).


Pour aller plus loin :
– La vidéo « IMPÔTS : où part notre argent ? » de François Boulo (2022).
– La vidéo « MAIS OÙ PASSE VRAIMENT NOTRE ARGENT ? Enquête sur un immense enfumage » du média Elucid (2025).
– L’article « Un capitalisme sous perfusion : 157 milliards d’aides publiques aux entreprises » du média Elucid.
– L’article « Les prélèvements obligatoires en France 2024 » du média Elucid.
– Le livre « L’État droit dans le mur » d’Anne-Laure Delatte.