Notre politique économique pro-investissements privés se base sur la théorie du ruissellement. Censée réduire les inégalités, on constate plutôt qu’elle a efficacement contribué à les augmenter… Aucune remise en question de cette politique économique ne semble pourtant à l’ordre du jour, mais jusqu’à quand ?
I – Les inégalités sociales ont atteint un niveau record
Avez-vous vu passée l’étude de l’INSEE « Niveau de vie et pauvreté en 2023 » , publiée le 7 juillet 2025 ?
➡️ Le journal Les Echos la synthétise ainsi : « La pauvreté atteint un niveau record en France » .
En parcourant l’article, on apprend que 9,8 millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté en 2023, soit près de 650.000 personnes de plus qu’en 2022.

➡️ En 2004, l’INSEE dénombraient 6,9 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté. En un peu moins de 20 ans, c’est donc 2,9 millions de personnes supplémentaires qui vivent désormais sous le seuil de la pauvreté, soit une hausse de 42%.
Cela dit, dans « L’épouvantail néolibéral, un mal très français » , Guillaume Bazot rappelle qu’ « une hausse du taux de pauvreté n’indique pas une détérioration des conditions de vie des plus pauvres, mais plutôt une baisse de leur niveau de vie relatif. En effet, le taux de pauvreté s’accroît si le pouvoir d’achat des plus pauvres augmente moins vite que celui de la classe moyenne. »
➡️ En France, sur les deux dernières décennies, les inégalités se sont accrues fortement, mais on ne peut pas automatiquement en conclure que les conditions de vie de nombres de nos concitoyen·nes se soient dégradées.
Dans ce sens, l’Observatoire des inégalités indique ainsi que « la France vit bien mieux que dans les années 1960. Il est légitime de s’insurger contre l’existence de quatre millions de mal-logés, mais dans les années 1960, il y avait autour de Paris des dizaines de milliers de personnes dans des bidonvilles… Dans beaucoup de foyers, l’insalubrité était insupportable : 39 % des logements étaient sans confort sanitaire (eau courante, W.-C. intérieurs…), contre 1 % aujourd’hui. »
II – 1 388 fois plus de revenus : et si on était allé trop loin ?
La France, terre « riche en super-riches » ?
Voici le titre de l’édito du 11 juillet 2025 du Magazine Challenges.
Eh oui, la veille, Challenges a publié son trentième classement des 500 plus grandes fortunes professionnelles hexagonales. On y apprend que « la valeur cumulée de leur patrimoine a reculé de 8 %. Mais depuis 1996, elle a été multipliée par 14, passant de 80 à 1 128 milliards d’euros, quand la valeur du PIB français a, elle, simplement doublé. »
➡️ D’accord, mais c’est quoi un « super-riche » ?
Pour définir ce terme, appuyons-nous sur le « Rapport sur les inégalités, édition 2025 » de l’Observatoire des Inégalités, sorti en juin 2025, et en particulier aux inégalités de revenus après impôts et prestations sociales, qui nous dit :
« On entre au sein du 1 % le plus favorisé à partir de 7 512 euros par mois et dans le top du 0,1 % (le millième le plus riche) avec plus de 19 514 euros. Pour le sommet du sommet, le 0,01 % (une personne sur 10 000), c’est au minimum 70 879 euros par mois, toujours après impôts et pour une personne seule. »
Le rapport précise également que le revenu médian s’élève à 2028 € par mois (la moitié de la population en France gagne moins que ce montant), et que les 10% des personnes les plus pauvres en France touchent quant à elles moins de 1080 € par mois, après prestations sociales.
Récapitulons tout ça dans un tableau 👀

➡️ Un « super-riche » c’est donc vraisemblablement un ultra-riche, le 0,001% (une personne sur 100 000), soit grosso modo 700 personnes en France, qui perçoivent plusieurs millions par mois.
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N.B. :
Les inégalités cela dit ne concernent pas uniquement les revenus. Ainsi, « les inégalités de patrimoine sont bien plus grandes encore. Les 10 % les plus fortunés [donc en terme de patrimoine, et non de revenus] possèdent au moins 716 000 euros. C’est 163 fois plus que les 10 % les moins fortunés, qui possèdent moins de 4 400 euros » [contre seulement 3,3 fois pour les revenus].
Les inégalités de mode de vie intègrent pour leur part la qualité du logement (taille, isolation), la proximité avec la pollution (de l’air, visuelle ou sonore) ou encore la possibilité de partir en vacances.
III – Les inégalités sociales augmentent… et nos dirigeants endettent la France pour corriger le tir.
La France est-elle un pays très inégalitaire ?
Redistribution oblige, pas vraiment.
➡️ Pensons au système de retraites par répartition, ou encore à l’assurance-chômage. En effet, l’Observatoire des Inégalités titre l’un de ses articles ainsi : « Inégalités de revenus : après impôts, la France dans la moyenne, mais avant impôts, elle est parmi les pays les plus inégalitaires ».
[Belle prouesse d’être dans la moyenne, puisqu’elle part de plus loin, ndlr.]
À ce sujet, je vous recommande par exemple la vidéo « Qui paie le plus d’impôts, les riches ou les pauvres ? » du journal Le Monde. Elle démontre avec brio qu’après redistribution, en moyenne, les plus bas revenus reçoivent en subventions plus qu’ils ne paient d’impôts, et c’est le contraire pour les plus hauts revenus.
Mais comme le rappelle l’image ci-dessous, cette redistribution, cette lutte contre les inégalités, ou encore cette préférence pour la solidarité, a sans surprise un coût financier, et vaut à l’Hexagone la réputation – certainement méritée – d’être le pays qui taxe le plus au monde, notamment sa classe moyenne et ses petites et moyennes entreprises.

➡️ Maintenant, lorsque l’on creuse la question, on réalise que notre modèle social actuel est aujourd’hui mis à mal par deux phénomènes.
Le premier, contre lequel il est difficile de lutter, c’est le vieillissement de la population, parce qu’il engendre un accroissement des besoins sociaux et donc des dépenses publiques.
Le second, sur lequel nous pouvons agir politiquement, c’est notre politique économique pro-investissements privés (elle consiste à réduire le taux d’imposition des grandes fortunes / grandes entreprises, afin de les inciter à investir dans l’Hexagone, ce qui devrait ensuite stimuler la croissance économique et l’emploi).
Eh oui, Olivier Berruyer nous livre une conclusion extrêmement importante :
”Deux groupes n’ont pratiquement rien perçu des fruits de la croissance [sur la dernière décennie] : les 40 % les plus pauvres, mais aussi, étonnamment, les 20 % qui gagnent le plus (Top 1 % exclu, donc 19% de la population), c’est-à-dire les cadres […].
La classe moyenne, soit 40 % de la population, a perçu 25 % des fruits de la croissance.
Et le Top 1 % s’est goinfré, captant 70 % des fruits de la croissance, mais de manière extrêmement inégalitaire en son sein » (le 0,001%, qui touche au moins 1 500 000 € par mois, a par exemple vu ses revenus triplé depuis 2008).
| % de la population | % de fruits de la croissance captés |
| Bottom 40% | 3% |
| Classe moyenne (les 40% suivants) | 25% |
| Top 20% (sans le le top 1%) | 2% |
| Top 1% | 70% |
➡️ La mauvaise répartition des richesses accentue les inégalités sociales, atténuées chez nous par les très coûteuses dépenses publiques de redistribution, mais au prix du creusement de la dette publique de la France et donc de la dégradation de nos services publics (cf. précédent article, dans lequel on met en évidence que notre déficit public récurrent est en grande partie le résultat de la baisse de la fiscalité sur les grandes fortunes / grandes entreprises).
Or, si plus de « fruits de la croissance » étaient captés par les 40% les plus pauvres de la population, on peut inférer que cela équivaudrait à des revenus en plus pour les plus pauvres, et par suite des aides sociales en moins à verser, réduisant de fait le montant de nos dépenses publiques et par conséquent notre déficit public.
➡️ En bref, notre politique économique pro-investissements privés n’a pas du tout fonctionné et 80% de la population en paie les pots cassés (en subissant les affres des inégalités sociales et/ou une dégradation des services publics). Mais qui en parle ?
Sources :
– https://www.insee.fr/fr/statistiques/8600989
– https://www.lesechos.fr/politique-societe/societe/la-pauvrete-atteint-un-niveau-record-en-france-2175209
– https://www.insee.fr/fr/statistiques/1372216?sommaire=1372223
– https://www.inegalites.fr/La-perte-d-horizon-des-classes-moyennes-est-une-des-grandes-fractures-de-notre
– https://infos.challenges.fr/m/view/207125/510646/1hPWq3rLVPtqnIqbbaZ7VA
– https://inegalites.fr/Les-seuils-de-l-ultra-richesse
– https://www.inegalites.fr/L-essentiel-des-inegalites-de-revenus-rapport
– https://elucid.media/analyse-graphique/inegalites-revenus-france/inegalites-macron-novembre-2024-exploser-revenus-ultra-riches
– https://www.inegalites.fr/L-essentiel-sur-les-inegalites-de-mode-de-vie
– https://www.inegalites.fr/Inegalites-de-revenus-apres-impots-la-France-dans-la-moyenne-mais-avant-impots
– La vidéo « Qui paie le plus d’impôts, les riches ou les pauvres ? » du journal Le Monde.
– https://www.insee.fr/fr/statistiques/2381412#tableau-figure1
Pour aller plus loin :
– La vidéo « Les niveaux de richesse en France » de la chaîne Finary (2025).
– La vidéo « Chaque Niveau de RICHESSE expliqué en 15 minutes » de la chaîne Le Labo de la Curiosité (2025).
