Comprendre d’où vient l’argent, appréhender comment nos euros apparaissent dans l’économie, est la pierre angulaire de la déconstruction du discours économique qui nous dirige actuellement. Aussi, il est l’heure de mettre un dernier clou dans le cercueil de ce mythe tenace, selon lequel les banques commerciales prêtent l’argent de leurs épargnants.
I – Une révolution copernicienne est en cours…
La semaine dernière, la publication de l’article de Bon Pote « Changer de banque pour sortir des énergies fossiles ? » m’a particulièrement enchanté. Pourquoi ? Parce qu’il entérine un fait trop méconnu bien que parfaitement établi : les banques ne prêtent pas l’argent du compte courant ou du livret A de leurs clients.
➡️ Ou dit autrement, ce sont les crédits qui font les dépôts ; bien que ce soit hélas souvent le contraire qui soit enseigné (cf. le documentaire « OECONOMIA » de Carmen Losmann, dont l’extrait vidéo ci-dessous est tiré).
💡 D’ailleurs connaissez-vous la différence entre un prêt et un crédit ?
Réponse : lors d’un prêt bancaire, on prête des euros (qui existaient déjà ou pas), tandis que lors d’un crédit bancaire, les euros qui sont apparus sur le compte bancaire ont été spécialement créés pour être prêtés.
On parle alors de monétisation d’un titre de dettes, et c’est ainsi que la très grande majorité des euros, dollars, etc. qui circulent au quotidien ont été créés.
➡️ À noter que tous les crédits sont des prêts, mais que tous les prêts ne sont pas forcément des crédits.
Bref, nos banques commerciales réalisent essentiellement des crédits bancaires. L’argent avec lequel nous nous payons les uns les autres au quotidien est en définitive avant tout créé par nos banques commerciales (et non par l’État).
Mais il y a un peu plus d’une décennie, ce fait économique n’était pas encore admis et l’énoncer suscitait levées de boucliers voire moqueries, rappelant là une époque où il était malvenu d’affirmer que la Terre tournait autour du Soleil.
➡️ Une belle révolution copernicienne semble donc en cours…
II – L’évolution du débat sur la monnaie est récente !
Deux événements majeurs – selon moi – ont fait progresser le débat sur la création monétaire dans les années qui ont suivi la crise des Subprimes, à savoir le débat « Jorion – Chouard » en 2008 et la publication en 2014 du livre blanc « Money creation in the moderne economy » publié par la Banque d’Angleterre.
Pourquoi est-ce que je mentionne la crise des Subprimes ? Parce qu’à la suite de la faillite de Lehmann Brothers, nombre d’entre nous se sont interrogé·es sur la disparition des milliards de dollars des client·es de la banque américaine :
🤔 « De l’argent se trouvait bel et bien sur leurs comptes. Comment a-t-il pu partir en fumée comme ça ? Où est-il passé ? ».
Il s’avère en fait que nous vivons dans un système de comptabilité en partie double (Actif – Passif). Un titre de dette est un actif financier et se trouve à l’actif de la banque, tandis que l’argent sur le compte bancaire d’un client se trouve quant à lui au passif de la banque ; c’est une somme qu’elle s’engage à lui verser s’il le lui demande, c’est donc une dette qu’elle a envers lui.
➡️ Voilà pourquoi lorsqu’une banque fait faillite, l’épargne de ses client·es se volatilise. Ces sommes étaient des dettes pour la banque, et ces dettes ne seront finalement pas honorées.
Pour rappel, la très grande majorité des euros, dollars, ou autres qui circulent dans le monde ont été créés suite à la monétisation d’un titre de dettes. Mais en 2008, cela n’était pas encore admis, comme en témoigne le fameux débat « Chouard-Jorion ». Extrait :
« Je lis de plus en plus souvent par exemple, que « les banques commerciales créent de l’argent » […]. Or, cette proposition est fausse : les banques commerciales ne créent pas d’argent. J’explique pourquoi. »
👀 Je me souviens également d’un échange avec le regretté économiste Jean-Baptiste Bersac en 2016 (impression-écran ci-après), dans lequel il déplorait que le sujet de la monnaie soit encore si coûteux socialement à aborder (et ce, malgré la publication du livre blanc de la Banque d’Angleterre en 2014).
Mais ça, c’était avant ! 😇

III – Mais il reste encore du chemin à parcourir…
Savez-vous de quand date la création monétaire par le crédit ?
Elle ne date pas d’hier ; souvent, on fait démarrer la pratique du crédit bancaire en 1661 avec la Banque de Suède. Cette innovation est alors attribuée à Johan Palmstruch, fondateur de la Banque de Suède (appelée Banque de Stockholm à l’époque).
➡️ Pourtant, le fonctionnement du crédit bancaire est encore largement méconnu. (Le retentissant échec du Système de Law de 1716 à 1720 doit y être pour quelque chose.)
Par exemple, en 1944, un parlementaire anglais s’inquiétait déjà de cette méconnaissance. Je cite (traduction de l’anglais) :
« J’aimerais soulever un point particulier concernant les sommes d’argent versées aux banques de ce pays en raison de la création de monnaie par celles-ci pour financer la guerre. Je ne suis pas tout à fait sûr, à en juger par les réponses données au nom du Chancelier, de savoir si le Gouvernement considère que les banques ne créent pas du tout de monnaie. Si telle est leur position, ils ont certainement au moins trente ans de retard sur les économistes. »
⚠️ La croyance selon laquelle c’est seulement l’État qui crée la monnaie est encore tenace en France. Elle est probablement due à la parenthèse enchantée du financement direct pendant les Trente Glorieuses (1945 – 1975).
Les sciences économiques – inspirées par la Loi de Say – continuent également de contribuer à cette méconnaissance autour de la création monétaire.
Eh oui, parce qu’il faut bien simplifier le réel afin de tenter de le mettre en équations, la plupart des modèles mathématiques utilisés au sein des sciences économiques partent du principe que la quantité de monnaie dans l’économie est toujours adéquate, qu’elle s’ajuste automatiquement aux besoins de l’économie. Les banques commerciales se contentant alors de prêter à d’autres des euros qui seraient apparus comme par magie sur le compte de leurs client·es (cf. tweet de l’économiste Nicolas Dufrêne ci-dessous).

➡️ Et si je vous disais que les crises écologiques, économiques et sociales en cours, étaient en grande partie dues à notre méconnaissance du processus de création monétaire, me croiriez-vous ?
Sources :
– Lien vers l’article de Bon Pote par Julien Lefournier
– Lien vers le tweet de Anice Lajnef
– Lien vers le documentaire « OECONOMIA » de Carmen Losmann
– Lien vers le débat « Jorion – Chouard »
– Lien vers le livret blanc « Money creation in the moderne economy » de la Banque d’Angleterre
– Bailly, Jean-Luc., Montoussé, Marc (dir). Économie monétaire et financière, 2ème éd.. [en ligne]. Paris : Bréal, 2006, 383 pp, (Grand Amphi Economie) ; p.17, p.55, p.308.
– Lien vers le débat « NATIONAL LOANS BILLS » (1944) du parlement anglais
– Lien vers le tweet de l’économiste Nicolas Dufrêne
Pour aller plus loin :
– Le module « Monnaie » de la plateforme The Other Economy (notamment le chapitre 04 de l’Essentiel et l’idée reçue n°2).
