Certain·es affirment que la croissance du P.I.B. est globalement bénéfique à la population d’un pays. On peut légitimement en douter. Pire, la croissance économique à tout prix est un projet de société clairement nul et mortifère à la longue. Cela dit, la croissance économique n’est pas véritablement un problème en soi.
Croissance économique : pourquoi cette obsession ?
L’économiste Philippe Aghion s’est vu décerné le “prix Nobel” d’économie le lundi 13 octobre 2025, pour sa participation aux travaux sur la croissance économique tirée par l’innovation (technologique).
🤔 Mais au fait, pourquoi veut-on de la croissance chaque année ?
Comment justifie-t-on que l’objectif de croissance soit inscrit dans la constitution de l’Union Européenne (article 3 alinéa 3 du Traité de Lisbonne), ou encore dans la convention-cadre des COP depuis 1992 (article 3 alinéa 5) ?
Quand on parle de croissance, on parle de la croissance économique, à savoir la hausse du P.I.B. d’un pays. Pour faire simple, celui-ci est en hausse si le Chiffre d’Affaires des entreprises du territoire a augmenté par rapport à l’an passé.
La croissance, traduit donc grosso modo le fait que l’ensemble des entreprises du pays ont vendu plus de produits ou de services sur cet exercice que sur l’exercice précédent.
➡️ Reformulée, la question devient donc : pourquoi nos entreprises doivent-elles sans cesse vendre davantage que l’année d’avant ?
D’après le site economie.gouv.fr, « la croissance est la quête perpétuelle des politiques économiques, [parce qu’elle] est indispensable pour faire face à bon nombre de problèmes économiques et sociaux, celui du chômage en premier ».
Pour autant, tant qu’une entreprise est à l’équilibre, que ses entrées d’argent couvrent l’intégralité de ses charges, qu’elle peut payer son loyer, ses fournisseurs et ses équipes, tout va bien, non ?
Je l’ai montré dans un précédent article, le problème du chômage est surtout systémique.
On ne le dira jamais assez, comprendre d’où vient l’argent, assimiler comment nos euros apparaissent dans l’économie, est la pierre angulaire de la déconstruction du discours économique qui nous dirige actuellement :
On le sait bien, ce qui importe pour un investisseur, c’est d’avoir à la fin d’une période donnée plus qu’il n’avait au début (un bon investissement est un investissement qui rapporte).
Et puisque l’écrasante majorité des euros qui circulent nous ont été prêtés à intérêts par des institutions financières, ces euros doivent par conséquent faire des « petits » (les intérêts). Sauf que les euros ne sont pas des mammifères. Ils ne peuvent pas se reproduire tout seul.
Nous avons alors besoin de perspectives de croissance économique pour pouvoir nous endetter davantage, et ainsi créer / “mettre au monde” toujours plus d’euros.
➡️ Parce que les profits des institutions financières sont chaque fois réinvestis, il faut sans cesse rémunérer davantage ces institutions. Voilà pourquoi nous avons besoin d’une croissance économique perpétuelle. Ce problème est lui aussi systémique !
Croissance économique : à quel prix ?
La remise du “prix Nobel” d’économie à M. Aghion a beaucoup fait réagir, notamment le conférencier Cyrus Faranghi qui dans un post, nous rappelle que « même une croissance modérée de 2% par an signifie une multiplication par 8 du PIB en un siècle, et de 400 millions en un millénaire. L’idée qu’un tel rythme puisse se poursuivre longtemps apparait peu réaliste ».
🧐 Avec une croissance du PIB de 1%, on se retrouve à devoir vendre 2 fois plus de biens et services au bout de 70 ans, 3 fois plus au bout de 111 ans, 4 fois plus au bout de 140 ans, etc.
On devine bien qu’après quelques décennies la “machine économique” s’emballe sur une trajectoire “exponentielle”.
➡️ Hélas, appréhender une trajectoire “exponentielle” n’est pas forcément intuitif pour le cerveau humain, et d’où le fait que la non-faisabilité d’une croissance économique perpétuelle n’est pas si évidente pour bon nombre d’entre nous.
Prenons pour preuve le « problème de l’échiquier de Sissa », que nous allons revisiter pour l’occasion.
Qu’est-ce qui est le plus intéressant ? Recevoir directement 5 millions d’euros ou doubler 1 centime d’euros 30 fois d’affilé (2 à la puissance 30) ?
👀 Cela ne saute pas aux yeux, pourtant il y a un rapport du simple au double entre ces 2 propositions.
Avec cela en tête, la citation suivante – très certainement apocryphe – attribuée à Albert Einstein prend alors une dimension quelque peu subversive :

En effet, lorsque les profits des institutions financières (les intérêts) sont chaque fois réinvestis, on parle alors d’intérêts composés. Dit autrement, les intérêts perçus sont à leur tour prêtés à intérêts, et ainsi de suite.
🤯 Les intérêts composés suivent donc eux aussi une trajectoire “exponentielle”, d’autant plus que le taux d’intérêt pratiqué par les institutions financières est quant à lui bien souvent supérieur à 1%.
Sachant que « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », cette croissance “exponentielle” engendre inévitablement des coûts écologiques et sociaux (« on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs »).
➡️ Toujours est-il qu’il ne peut y avoir une croissance infinie dans un monde fini.
Et encore moins une croissance “exponentielle”. Qu’on le veuille ou non, nos petit-enfants ne pourrons pas travailler deux fois plus / produire deux fois plus, ni même consommer deux fois plus que nous.
❌ Une très grande part de nos dirigeants politiques – même chez Les Verts – sont malheureusement d’irréductibles fétichistes de la croissance économique perpétuelle, et leur vision court-termiste met en péril notre civilisation (au travers de la crise écologique et sociale en cours).
[Cela dit, le problème de la croissance économique perpétuelle est bien sûr systémique, tout comme celui de l’ultra-richesse, comme je l’explicitais déjà dans cet article.]
Croissance économique : à quoi bon ?
〽️ Non seulement la poursuite perpétuelle de la croissance économique est impossible à long terme, mais est-elle réellement « indispensable » à court terme comme le prétend le site economie.gouv.fr ?
Il semble que non, en Occident du moins.
Eh oui, d’après Wikipedia, le paradoxe d’Easterlin « est un paradoxe économique selon lequel, au-delà d’un certain seuil, la poursuite de la hausse du revenu ou du produit intérieur brut par habitant ne se traduit pas nécessairement par une hausse du niveau moyen de bonheur individuel déclaré par les individus. Il porte le nom de l’économiste Richard Easterlin, qui l’a mis en évidence en 1974 ».
😁 On nous rétorquera que la croissance économique perpétuelle nous rend heureux, et que nous sommes trop limité·es dans notre tête pour le réaliser.
🦀 On répondra à notre tour que croître pour croître n’a pas tellement de sens. D’ailleurs, dans le monde vivant, seul le cancer croît sans limite (jusqu’à tuer son hôte).
Tient-on absolument à prendre les tumeurs comme modèle de développement ?
[Pourquoi ne pas s’inspirer des arbres (qui ne montent pas jusqu’au ciel) ou des animaux (qui finissent par atteindre une taille adulte) plutôt ? ndlr.]
➡️ Soulignons ici que la croissance économique n’est pas le problème, le problème c’est la croissance économique perpétuelle. Une croissance économique ponctuelle n’est pas problématique.
⚠️ Maintenant, insistons sur le fait que la croissance économique perpétuelle n’est pas un projet de société digne de ce nom. Cela n’a rien du tout de transcendant et cette lubie a largement fait son temps.
En témoigne un édito publié sur Les Échos, dans lequel on lit que « la croissance économique est incompatible avec l’enjeu écologique et le libre-échange est un médicament qui tue. Qui ose dire que le modèle est périmé et qu’il faut en sortir ? Personne ! Pas plus Macron qu’un autre. C’est bien là le nœud du problème. Aujourd’hui, on essaie simplement d’accommoder le modèle, de le corriger à la marge, mais le coeur du problème n’est ni pointé du doigt ni même identifié. »

Le média Démocraties nous indique que « la transition suppose un nouveau contrat social. C’est de cela dont on devrait débattre. Le contrat social actuel repose sur la promesse des gouvernants d’offrir une croissance infinie aux gouvernés. Ce n’est plus possible aujourd’hui. Un nouveau contrat devrait poser la question des libertés et des opportunités auxquelles nous tenons le plus dans le contexte de la crise climatique. »
💡 Ou encore l’organisme Rtes, qui en appelle « à l’organisation d’Etats généraux. Il en découle notamment deux grands défis dont devront se saisir les Etats généraux :
– repenser l’économie et l’insertion de l’humanité dans la biosphère, dans un monde interdépendant aux ressources finies ;
– repenser la gouvernance à tous les niveaux, du local au national, de l’européen au mondial, et les conditions d’exercice de la démocratie à ces différents niveaux. »
✅ En résumé, la croissance économique perpétuelle n’est ni possible (car “exponentielle”) ni souhaitable (car absurde), ou dit autrement, notre modèle de développement est insoutenable et complètement bidon. Que l’on soit taxé de malthusien ou d’amish ne change rien à cet état de fait. Pour changer cet état de fait, c’est notre système économique qu’il faut faire évoluer.
Sources :
– https://www.economie.gouv.fr/facileco/culture-economique/les-grands-principes-economiques/la-croissance#
– https://eur-lex.europa.eu/resource.html?uri=cellar:2bf140bf-a3f8-4ab2-b506-fd71826e6da6.0002.02/DOC_1&format=PDF
– https://unfccc.int/resource/docs/convkp/convfr.pdf
– https://www.linkedin.com/posts/cyrus-f-9301833_le-prix-nobel-d%C3%A9conomie-est-d%C3%A9cern%C3%A9-au-fran%C3%A7ais-activity-7383601021958406144-iwjB
– https://fr.wikipedia.org/wiki/Probl%C3%A8me_de_l%27%C3%A9chiquier_de_Sissa
– https://fr.wikipedia.org/wiki/Int%C3%A9r%C3%AAts_compos%C3%A9s
– https://fr.wikipedia.org/wiki/Growth_Fetish
– https://fr.wikipedia.org/wiki/Paradoxe_d’Easterlin
– https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/linaction-climatique-ou-la-tragedie-dun-modele-mental-obsolete-2171698
– https://democraties.media/ne-pas-debattre-de-tout-ni-nimporte-comment/
– https://www.rtes.fr/pour-des-etats-generaux-en-france-pour-sortir-de-l-impasse-tribune-publiee-dans-le-monde
Sources de la vidéo de la partie I :
– « Pablo Servigne : penser l’effondrement de notre monde » (Mediapart, 2015), YouTube.
– « Jancovici et Delphine Batho : Transitionnons donc ! – Sciences Po – 22/11/2021 » (Jean-Marc Jancovici, 2021), YouTube.
– « Jean-Marc Jancovici et Philippe Bihouix : Croissance et Effondrement [EN DIRECT] » (Thinkerview, 2019), YouTube.
– « FACE AU DÉSASTRE QUI VIENT : LE COMMUNISME DÉSIRABLE | FRÉDÉRIC LORDON, JULIEN THÉRY » (Le Media, 2021), YouTube.
