Chance, talent, compétences, efforts peuvent expliquer parfois qu’une personne soit 10 fois plus riche qu’une autre, mais jamais qu’elle le soit 10 000 fois plus. Dans cet article, on va tenter de comprendre pourquoi les économistes de plateaux télé s’indignent si peu des inégalités sociales extrêmes.
I – Oui, les “riches” s’enrichissent, et même beaucoup.
Vous avez dû le voir passer, le dernier rapport du « World Inequality Lab » est sorti le 10 décembre 2025.
Un chiffre a notamment beaucoup circulé, à savoir que le top 0,001% des personnes les plus riches de la planète (soit environ 60 000 individus), détiennent aujourd’hui trois fois plus de richesses que la moitié de la population adulte la plus pauvre de l’humanité (soit 2,8 milliards de personnes).
👀 Si le sujet de l’inégalité extrême de la répartition des richesses n’est pas nouveau, il semble prendre de l’ampleur récemment : en novembre 2025, un comité d’économistes du G20 alertait sur le fait que « les 1% les plus riches captent aujourd’hui 41% de la richesse mondiale ». Et en novembre 2025, l’ONG Oxfam s’inquiétait pour sa part que les 3.600 européens les plus riches détenaient dorénavant autant de richesses que les 181 millions les plus pauvres.

Il a été multiplié par 5 entre 2010 et 2025 (241 → 1228 Mds) et par 15 entre 1996 et 2025 (80 → 1228 Mds).
⚠️ Attention, si une hausse de la valeur d’un patrimoine montre bien que certain·es s’enrichissent, cela ne signifie pas automatiquement que d’autres s’en retrouvent lésé·es. Par exemple, si l’on détient des actions d’entreprises et que leurs cours montent soudainement, la valeur de notre patrimoine croît sans que cela n’appauvrisse qui que ce soit autour de nous.
➡️ Voilà sans doute pourquoi nos économistes de plateaux télé ne s’émeuvent pas plus que ça de ces inégalités extrêmes de patrimoine.
Mais il n’y a pas que les ultra-riches dans la vie. Pour évaluer la politique économique en vigueur chez nous, nous pouvons également nous intéresser à l’évolution dans notre pays du nombre de “millionnaires” (valorisation de leur patrimoine en dollars).
Dans son « Global Wealth Report 2025 », la banque d’investissement UBS nous apprend ainsi que la France est devenu le 3ème pays du monde comptant le plus de “millionnaires” (en dollars) ; il y aurait 2,897 millions de “millionnaires” français·es, contre 23,831 millions de “millionnaires” états-unien·nes et 6,327 millions de “millionnaires” chinois·es.
Notons que notre nombre de “millionnaires” a augmenté de 48% entre 2017 et 2025, contre +36% en Allemagne, +19% au Royaume-Uni et +1% au Japon (et d’où les 3 places de mieux).
[En 2017, UBS recensait 1,949 millions de “millionnaires” (en dollars) en France, plaçant alors l’Hexagone à la 6ème place des pays du monde comptant le plus de “millionnaires” parmi sa population, ndlr.]
✅ Si le patrimoine des ultra-riches à doublé en 7 ans, la politique économique mise en œuvre entre 2017 et 2025 en France a manifestement aussi favorisé l’essor de “millionnaires” (en patrimoine). Ces derniers représentent tout de même un peu plus de 4% de la population française.
II – Plus il y a de riches, moins il y a de pauvres ?
Comment expliquer l’essor des ”milionnaires” en France par rapport au reste des pays européens ?
Une bonne piste explicative est notre politique économique pro-investissements privés. Eh oui, la politique économique qui nous dirige depuis 2017, part du principe qu’encourager l’investissement est la clé pour relancer l’activité économique et l’emploi, et par suite créer davantage de « richesses » à nous partager. J’ai déjà détaillé cette politique économique dans l’article sur la Taxe Zucman.
👋 Connaissez-vous la « théorie du ruissellement » ? Celle-ci nous dit que plus il y a de riches dans un pays, plus cela devrait profiter à l’ensemble du pays. Cela s’entend, on peut aisément imaginer qu’un “riche” puisse se montrer réellement utile à la collectivité / généreux.

et séduit par conséquent celles et ceux à qui elle profite.
🤓 À propos de la théorie du ruissellement, elle apparaît dans le débat public dans les années 1980, alors que Ronald Reagan et Margaret Thatcher – deux grandes figures du néolibéralisme – mettent en place des politiques de baisse des impôts pour les grandes entreprises et grandes fortunes.
📚 L’origine de la théorie du ruissellement se trouverait dans la « Fable des abeilles » (1714) de l’économiste Bernard Mandeville, qui se conclut sur la maxime « les vices privés font la vertu publique ». Cette fable encourage l’égoïsme et l’avidité et aurait fait forte impression sur l’économiste Friedrich Hayek (1899-1992), figure du proue du néolibéralisme. Dans son livre « The trend of economic thinking » (1924), Hayek rend en effet hommage à Bernard Mandeville et le décrit comme l’un de ses « maîtres à penser ».
Reformulée par M. Hayek, la Fable des abeilles devient : « Le profit est le signal qui nous dit ce que nous devons faire pour servir des gens que nous ne connaissons pas. En recherchant le profit, nous sommes aussi altruistes que nous pouvons l’être, parce que nous étendons notre préoccupation à des personnes hors de portée de notre conception personnelle ».
[Dit autrement, « si je m’enrichis, c’est pour votre bien ». Les ultra-riches peuvent ainsi déculpabiliser, ndlr.]
➡️ L’hypothèse que plus il y a de riches, moins il y a de pauvreté est au cœur du néolibéralisme. Dès lors, pour les nombreux économistes de plateaux télé qui souscrivent encore à cette croyance, s’indigner des inégalités devient un tant soit peu facultatif.
💡 Bref, notre politique économique pro-investissements privés s’inspire directement de la théorie néolibérale du ruissellement de 1980 (plus il y a de riches, plus cela profite à l’ensemble de la société), une version simpliste de la théorie libérale de la « Main Invisible » de 1776 (permettre à tout un chacun·e de poursuivre son propre profit serait la meilleure façon qui soit d’organiser le développement de l’économie d’un pays).
✅ On vient ici de mettre en évidence la ligne idéologique qui dirige la politique économique française depuis des décennies, mais plus particulièrement depuis 2017, à savoir mettre l’économie au service des “riches” investisseurs. D’ailleurs, si l’on reprend le « Global Wealth Report 2025 », la France se retrouve désormais avec un excellent ratio de 1 millionnaire (en patrimoine) pour 24 habitant·es (68,6 / 2,897). Notre politique économique semble parfaitement fonctionner. C’est beau, non ?
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N.B. :
Adam Smith, à qui l’on attribue la théorie de la « Main Invisible », ne croyait pas du tout qu’intérêt privé et intérêt général se confondent à terme, bien au contraire. Il n’aurait donc aucunement souscrit à la théorie du ruissellement. On en parle plus en profondeur dans l’infolettre de janvier. 😉
III – Inégalités sociales extrêmes : de quoi se plaint-on ?
Peu importe que certains s’enrichissent extrêmement plus que d’autres, s’il s’avère qu’on est quand même tous plus riches à la fin. En effet, la pensée économique qui nous dirige suppose que la croissance économique conduit automatiquement à une hausse générale du niveau de vie. Elle s’inspire largement de la « courbe de Kuznets » (1955). Mais en 2012, l’économiste Thomas Piketty a voulu éprouver ce consensus et ses travaux ont ouvert une brèche :
💡 « Dès lors que le taux de rendement du capital dépasse durablement le taux de croissance de la production et du revenu, […] le capitalisme produit mécaniquement des inégalités insoutenables, arbitraires […]. » « Le problème est […] [la] concentration excessive et pérenne du patrimoine : si justifiées soient-elles au départ, les fortunes se multiplient et se perpétuent parfois au-delà de toute limite et de toute justification rationnelle possible en terme d’utilité sociale. »
Puisqu’il n’y a pas de repas gratuit (« There is no free lunch » comme disent les économistes), ni « d’argent magique », l’enrichissement extrême de certains s’apparente dès lors à un coût pour la société. La théorie du ruissellement est donc bancale, car lorsque les gains financiers deviennent colossaux, il devient difficile pour les ultra-riches de rendre à la communauté des services à la hauteur de ce qu’ils ont perçu. [Cette situation doit parfaitement leur convenir cela dit (cf. partie I), ndlr.]
et préconise de s’en remettre à la cupidité pour développer nos économies.
⚠️ Certes, plus un individu gagne d’argent plus il peut investir dans le pays, mais plus il investit et plus il est censé gagner d’argent en retour. J’insiste à nouveau, le problème n’est pas la valeur du patrimoine, mais les superprofits en euros générés par la détention de ce patrimoine.
[Voila pourquoi j’ai préféré nous focaliser sur les revenus dans cet article, plutôt que sur le patrimoine : un ultra-riche (le top « 0,001% »), c’est quelqu’un qui gagne au moins 1,5 millions d’euros par mois, ndlr.]
✅ Eh oui, l’argent est un « bien rival », pour que les ultra-riches puissent engranger des milliards d’euros d’intérêts à réinvestir chaque année, il faut bien que d’autres les leur paient.
Sachant que les intérêts ne tombent pas du ciel et que l’argent ne se reproduit pas tout seul (ce n’est pas un mammifère qui fait des petits), on devine bien que l’enrichissement monétaire extrême des uns, dépend de l’appauvrissement monétaire ou de l’endettement des autres.
➡️ Notre politique économique pro-investissements privés augmente de fait inévitablement les inégalités sociales, et ne peut qu’échouer à redresser l’économie de la France. Année après année, on finit simplement par payer de plus en plus d’intérêts, et année après année, en réinvestissant ces intérêts dans des choses qui vont leur rapporter, les investisseurs finissent par posséder de plus en plus de “richesses” (leur patrimoine s’accroît).
En conclusion – une image valant mille mots – notre politique économique pro-investissements privés consiste finalement à quémander aux investisseurs privés qu’ils versent aujourd’hui plus d’eau dans notre vase, en espérant que cela créera on-ne-sait-comment plus d’eau dans notre vase demain. Problème, l’eau de notre vase ne se multiplie pas comme par magie, mais au contraire s’évapore (vers nos investisseurs via les intérêts). D’où l’explosion des inégalités sociales.
❌ Parce que nos économistes de plateau ne font toujours pas l’effort de comprendre d’où vient l’argent, d’appréhender comment nos euros apparaissent dans l’économie (cf. mon premier article sur ce site), ils ne sont pas en mesure de remettre en cause la politique économique pro-investissements privés en vigueur. Persuadés que les ultra-riches sont le remède à nos maux économiques, ils en viennent à tolérer l’existence d’inégalités sociales extrêmes.
Sources :
– https://wir2026.wid.world/www-site/uploads/2025/12/World_Inequality_Report_2026.pdf
– https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-journal-de-l-eco/g20-500-economistes-plaident-pour-un-giec-des-inegalites-6528933
– https://policy-practice.oxfam.org/resources/a-european-agenda-to-tax-the-super-rich-a-solution-to-inequality-in-the-europea-621736/
– https://www.alternatives-economiques.fr/patrimoine-ultra-riches-croit-fortement/00116254
– https://www.ubs.com/global/fr/media/display-page-ndp/fr-20250618-gwr-2025.html
– https://www.javiercolomo.com/index_archivos/Saint_Just/Imag/Credit_suit/riqueza_naciones.pdf
– https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_du_ruissellement
– https://www.ipsos.com/fr-fr/fractures-francaises-2025 (p.81)
– https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Fable_des_abeilles
– Le livre « Une histoire souterraine du capitalisme » de Dany-Robert Dufour
– http://pombo.free.fr/hayek1966.pdf
– https://contrepoints.org/la-cour-des-comptes-insiste-pour-que-leconomie-sociale-et-solidaire-recoive-plus-de-subventions/ (citation Hayek)
– https://fr.wikipedia.org/wiki/Courbe_de_Kuznets
– Le livre « Capital au XXIe siècle » de Thomas Piketty
Sources de la vidéo de la partie III :
– « Vlog #34 – Les larmes du citoyen Macron : le mythe du ruissellement » (Respublica Universalis, 2018), YouTube.
– « Les coulisses de l’Histoire – Saison 2 – Épisode 6 : Ronald Reagan, un sacré président » (Mickaël Gamrasni, 2019), ARTE.
– « 3 400 MILLIARDS DE DETTE : La France ne peut plus se financer ? Gilles Raveaud et Olivier Berruyer » (ÉLUCID, 2025), YouTube.
– « Hyperfinanciarisation du monde : la mise en garde d’un ex-trader » avec Anice Lajnef (Finary, 2025), YouTube.
Pour aller plus loin :
– Le texte « La fin de la route de la servitude » de Cory Doctorow (2022).
– Le film « The Invisible Doctrine: The Secret History of Neoliberalism » de Peter D. Hutchison et Lucas Sabean (2025 pour le film, 2024 pour le livre).
