La Finance Solidaire est-elle une grosse blague ?

Comme chaque année, la Semaine de la Finance Solidaire s’est tenue en novembre, du 10 au 16 novembre 2025 cette fois-ci. L’occasion rêvée pour vous dire tout ce que j’en pense. (On va parler de système économique, d’allocation partiale de la création monétaire et de seigneuriage.)

Si l’on en croit le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, le système économique capitaliste « se caractérise par la propriété privée des moyens de production et d’échange et par la recherche du profit ». À l’origine, le mot « capitaliste » est donc essentiellement utilisé pour désigner les créanciers (propriétaires des moyens d’échanges, c’est-à-dire de nos euros) et les actionnaires (propriétaires des moyens de production, c’est-à-dire de nos entreprises).

Toujours est-il qu’un système économique repose par conséquent sur des moyens de production et des moyens d’échange. Hélas – allez savoir pourquoi – nous portons presque toujours notre attention sur les moyens de production, et bien trop peu sur les moyens d’échange !

Cela explique d’ailleurs sûrement pourquoi la portée subversive de la Finance Solidaire est très souvent sous-estimée.

En effet, le système économique capitaliste n’existe pas que dans nos têtes, il a besoin d’une infrastructure technique pour être mis en œuvre. Or, cette infrastructure technique est encore aujourd’hui largement méconnue (heureusement, le court sketch humouristique d’Antoine Bordes ci-dessous est excellent pour se mettre à jour).

Source de la vidéo : short de la chaîne YouTube @antoine_bordes.
On le dit trop peu, mais le système bancaire et financier est la clé de voûte du système économique capitaliste.

Avec la semaine de la Finance Solidaire, on a donc vu passer de jolies phrases sensées du type « ce qu’on finance – consciemment ou non – façonne le monde de demain » ou encore « ton épargne, ce n’est pas juste une somme qui dort, mais une force active qui chaque jour finance un monde (plutôt qu’un autre) ».

Voilà pourquoi dans l’écologie des petits gestes, acheter des parts sociales* ou des titres participatifs* de coopératives se trouve très haut dans la hiérarchie du « colibri » [mais encore faut-il pouvoir épargner].

➡️ Ce faisant, on touche effectivement à la fois aux moyens d’échange et à la fois aux moyens de production, donc aux deux piliers de notre système économique capitaliste [mais le risque financier n’est pas nul, la coopérative pouvant déposer le bilan] ; là ou l’acte de bien consommer n’a pas tout à fait cette portée systémique.


N.B. :
*Les parts sociales et les titres participatifs sont respectivement le pendant « E.S.S. » (Économie Sociale et Solidaire) des actions et des obligations de notre système économique capitaliste.

La pensée économique dominante qui nous dirige actuellement part du principe que l’être humain serait par nature calculateur et égoïste (« homo economicus« ) et que permettre à tout un chacun·e de poursuivre son propre profit personnel serait la meilleure façon qui soit d’organiser le développement de l’économie d’un pays (la fameuse « main invisible »).

💡 Cette pensée économique s’est notamment traduite dans les années 80 par une politique économique de « financiarisation de l’économie », dans laquelle s’inscrit la « fin du financement direct », que j’ai déjà évoquée dans un précédent article sur la dette publique.
[En gros, l’État ne peut plus émettre de monnaie par lui-même, il ne peut plus emprunter à sa banque centrale, et doit dorénavant s’endetter auprès d’un intermédiaire financier, comme tout le monde.]

Source de l’image : « Une bande de riches, des milliards de pauvres » de Philippe Godard.
On dit que l’euro est une monnaie privée, car ce sont des entreprises à but lucratif qui la créent pour nous.

Et depuis, nous assistons à ce qu’on appelle une « allocation partiale de la création monétaire », que la Fresque de l’entreprise régénérative définit ainsi : « Le critère fondamental du financement des activités économiques devient la rentabilité financière. Les activités à plus-value environnementale ou sociale, moins rentables à court terme, trouvent plus difficilement des financements ».

➡️ Dit autrement, notre système économique capitaliste est efficace lorsqu’il s’agit de diriger l’argent vers ce qui offre des perspectives de profits alléchantes à court terme, mais s’avère plutôt inefficace dans les autres cas de figure.

Résumons. À partir des années 80 et la financiarisation de l’économie, les rênes de l’économie ont essentiellement été confiées aux investisseurs, au prétexte qu’intérêt privé et intérêt général se rejoindrait à terme. Ce faisant, le profit est devenu une fin en soi, et non plus un moyen.
Pourquoi ? Parce que ce qui importe pour un investisseur (capitaliste), c’est d’avoir à la fin d’une période donnée plus qu’il n’avait au début ; un bon investissement est un investissement qui rapporte.

Heureusement, il existe encore un irréductible bastion qui considère le profit davantage comme un moyen, que comme une fin. Ce bastion, c’est celui de la Finance Solidaire.
Hélas en 2025, ce “contre-pouvoir économique” est plus que chétif. Moins de 0,5% des 6000 milliards d’€ d’épargne des français·es était en effet placé dans la Finance Solidaire en 2023.

✅ Toujours est-il que la Finance Solidaire a le mérite de répondre au très grave problème posé par cette « allocation partiale de la monnaie ». Alors bravo à La Nef, aux CIGALES, à l’Opération Milliard, aux Licoornes, à Team For The Planet ou encore à la plateforme Lita, pour ne citer que quelques acteurs.

Rien ne saurait être parfait. La Finance Solidaire inclut par exemple des fonds qui – pour des soucis de rentabilité – ne financent pas uniquement des organismes solidaires, tel que les fonds « 85-15 ». En outre, l’ONG Reclaim Finance nous met régulièrement en garde contre le risque de “socialwashing” ou de “greenwashing” bien présent dans la sphère financière.

❌ Et au-delà de ce risque-là, bien que la Finance Solidaire soit vertueuse, elle joue à un jeu plus grand qu’elle, qui lui ne l’est pas. Le plus gros défaut de la Finance Solidaire se situe finalement dans l’outil qu’elle utilise. C’est-à-dire que tant qu’elle cherchera uniquement à financer l’économie réelle avec des euros, son rôle sera de réparer les dégâts et non de les empêcher.
Or, ne vaut-il pas mieux prévenir que guérir ?

Prenons un extrait d’un documentaire sur la monnaie de Gabriel Rabhi : « comme tout le monde devait disposer de monnaie pour payer les impôts, elle devenait rapidement la monnaie officielle. Le pouvoir pouvait donc acheter nourritures, marchandises et richesses grâce à la monnaie qu’il produisait lui-même. […] La monnaie créée par les seigneurs féodaux permettait d’extorquer une partie de la production des populations, et ainsi vivre et s’enrichir sans travailler ».

➡️ Eh oui, il fait tellement parti de notre quotidien que l’on ne s’en rend plus compte, mais l’argent est un outil de domination.

Pendant les Trente Glorieuses, l’État français a été en mesure de créer librement sa monnaie.
Pas avant (étalon-or), pas après (fin du financement direct avec l’euro).

En économie politique, le privilège dont bénéficient ceux qui peuvent créer l’argent s’appelle d’ailleurs « seigneuriage ». Mais créer de l’argent à l’époque des seigneurs féodaux nécessitait tout de même d’avoir du métal précieux à disposition (de l’or ou de l’argent).
À l’ère de l’euro numérique, cette contrainte métallique n’existe plus et le seigneuriage a désormais pris une autre ampleur ; du jamais vu dans l’histoire de l’humanité (cf. vidéo ci-dessus).

Maintenant, si l’on convient que cette monnaie privée qu’est l’euro est un outil de domination (coucou le seigneuriage 👋), on conçoit alors que les valeurs de la Finance Solidaire ne sont pas alignées avec la monnaie qu’elle utilise à l’heure actuelle, l’euro. Se servir exclusivement de l’euro – un outil de domination – afin de promouvoir la solidarité, revient en quelque sorte à tendre le bâton pour se faire battre.

⚠️ Dans l’écologie des petits gestes, apprendre à utiliser dans son quotidien d’autres moyens d’échange que l’euro se trouve de fait au sommet de la hiérarchie du « colibri ».
Hélas en 2025, ces moyens d’échange alternatifs sont toujours autant marginaux. On peut néanmoins évoquer les crypto-monnaies telle que la monnaie libre G1, les S.E.L. (Système d’Échange Local), les J.E.U. (Jardin d’Échange Universel) ou encore les M.L.C. (Monnaie Locale Complémentaire).

🎯 En conclusion, la Finance Solidaire tempère bel et bien l’un de nos principaux problèmes, à savoir que la lucrativité guide exagérément notre activité économique, quitte à provoquer des dégâts sociaux et environnementaux (eh oui, on a vu dans un précédent article sur la croissance économique que les profits ne tombent pas du ciel : “on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs”).

✅ On espère cela dit qu’à l’avenir, la Finance Solidaire ne financera plus l’Économie réelle seulement avec des euros, car l’euro est l’outil qui institutionnalise / entérine la financiarisation de l’économie, et par suite la confusion entre intérêt privé et intérêt général, ou en d’autres termes entre rentabilité et utilité.


N.B. :
Tout ce qui est utile n’est pas forcément rentable, et tout ce qui est rentable n’est pas forcément utile.



Sources :
https://www.cnrtl.fr/definition/capitalisme
https://www.youtube.com/shorts/WhfiUvWPXt4 (Sketch d’Antoine Bordes)
https://www.fresquedelentrepriseregenerative.fr/
– Le livre « Une bande de riches, des milliards de pauvres » de Philippe Godard.
https://www.finance-fair.org/sites/default/files/2024-06/Barom%C3%A8tre%20de%20la%20Finance%20solidaire%20%20FAIR%20-%20La%20Croix%202024_0.pdf (Source des 0,5% des 6000 milliards d’€ d’épargne des français·es placé dans la Finance Solidaire en 2023)
https://www.lanef.com/qui-sommes-nous/
https://www.cigales.asso.fr/charte-des-clubs-investisseurs-cigales/
https://operation-milliard.org/le-manifeste/
https://www.licoornes.coop/#mobilisons-nous
https://team-planet.com/fr/vision
https://lita.co/fr/manifeste
https://reclaimfinance.org/site/qui-sommes-nous/
https://www.youtube.com/watch?v=LaavzafKNa8 (Extrait du documentaire de Gabriel Rabhi)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Seigneuriage


Sources de la vidéo de la partie III :
– « La Dette, une spirale infernale ? », un film-documentaire de Laure Delesalle (YUZU Productions, 2013) [ISAN 0000-0003-6CE8-0000-4-0000-0000-P].
– « La Vérité Inédite Sur l’ARGENT ! D’où Vient L’argent ? » (Un Peu Mieux, 2022), YouTube.
– « Hollande : « L’égalité, ce n’est pas l’assistanat, c’est la solidarité » » (Public Sénat, 2012), YouTube.


Pour aller plus loin :
– Le livre « Redonner du pouvoir à son argent » de Julien Vidal.