Quand le “Marché” gère l’agriculture : pourquoi ça déraille ?

Tout comme en janvier 2024, les manifestations de nos agriculteurs et agricultrices (contre la gestion de la dermatose nodulaire et l’accord UE-Mercosur) ont marqué le mois de janvier 2026. La récurrence de la crise agricole illustre parfaitement pourquoi l’économie politique doit être réhabilitée.

C’est quoi le problème avec notre agriculture ? En une phrase, pour près d’un agriculteur sur cinq, le travail de la terre ne paie plus, pourtant ces derniers n’ont jamais été aussi productifs.

“« Mon grand-père nourrissait sa famille avec 5 hectares et 5 vaches, moi, avec 100 hectares et beaucoup plus de production, je vais réussir à faire crever ma famille. » Malgré 70 h à 80 h passées chaque semaine sur sa ferme, Philippe Grégoire ne se paie même pas le SMIC”, nous rapporte le média Brut.

➡️ Il s’avère en effet que le taux de pauvreté chez les agriculteurs est de 18% aujourd’hui, contre 14,5% dans la population générale, et que leurs revenus ont chuté en moyenne de 40% en trente ans, selon le ministère de l’Agriculture.

Une image récapitulant les statistiques inquiétantes à propos de notre modèle agricole.
Capture-écran d’une newsletter de l’ObSoCo qui résume limpidement la crise agricole actuelle.

Eh oui, au cours du XXe siècle, la France est passée d’une masse de paysans à une agriculture de masse. Il s’agissait de faire de la France une puissance agricole mondiale, et pour ce faire, “nous” avons opté pour une modernisation de l’agriculture (i.e. usage de tracteurs et d’intrants, tels que les engrais et les pesticides), ce qui a demandé d’avoir d’immenses monocultures sur des surfaces nettement plus grandes.

Ainsi, si l’agriculture ne représentait plus que 1,5% de l’emploi total en 2019 en France, soit environ 400 000 personnes, ils étaient 2,5 millions dans les années 60 (à la fin du baby boom). Mais le nombre de paysans et de salariés agricoles était lui-même de plus de 7 millions en 1946, soit environ un tiers de l’emploi total à cette date.

Malgré cela, la « ferme France » représente 17% de la production européenne de nos jours, et est de ce fait la plus grande productrice du continent européen. Les activités agricoles occupent 55% de notre territoire. Une bien plus grande productivité, voilà comment 390 000 agriculteurs arrivent à produire plus que 7 millions d’agriculteurs (rapport de 1 à 18).

❌ Cela dit, on n’a vu que l’agriculture productiviste n’a pas forcément profité à tous les paysans / agriculteurs. Beaucoup ont perdu leur emploi (de 33%, l’agriculture a chuté à 1,5% de l’emploi total), et même parmi les survivants, quasi 20% des agriculteurs / éleveurs travaillent finalement beaucoup plus pour gagner à peine mieux voire moins bien leur vie.

Rien se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Vous le savez probablement : « plus les pratiques agricoles sont intensives (labour, pesticides…), plus les sols s’épuisent. Et un sol épuisé ne retient plus l’eau… Lors d’orages ou d’inondations, la couche de terre la plus riche en nutriments est emportée.” Le sol se détruit ainsi environ 40 fois plus vite qu’il ne se crée en France. Ce n’est pas soutenable…

On estime de plus que 75% des terres mondiales sont d’ores et déjà dégradées, et cela pourrait monter à 90% en 2050 si l’on poursuit avec le modèle d’agricole actuel. Si tel est le cas, les Nations Unies estiment que la productivité alimentaire mondiale devrait chuter de 12% en 25 ans (et les prix alimentaires pourraient par conséquent augmenter de 30%).

L’ONU rapporte également que l’agriculture – parce que productiviste – représente 70 % de l’eau prélevée dans le monde. Notre modèle agricole semble excessivement gourmand en eau. Idem sur le plan énergétique, puisque bien que le nombre de fermes en France ait fortement diminué, la consommation énergétique du secteur agricole n’a pour sa part jamais cessé d’augmenter.

Crise du sol (et érosion), crise de l’eau, crise de l’énergie… notre agriculture productiviste est manifestement bientôt à bout de souffle. C’est le problème lorsque le profit devient l’objectif principal, le long terme est sacrifié pour privilégier le court terme. Et voilà pourquoi lorsque le “Marché” gère l’agriculture, cela déraille.

Illustration de l'évolution de l'agriculture en France
Illustration (p.100) de la Bande Dessinée documentaire « Champs de Bataille » d’Inès Leraud et Pierre Van Hove

Le modèle agricole intensif devrait donc céder peu à peu sa place à une autre forme d’agriculture, d’autant plus que sur les 390 000 exploitations d’aujourd’hui, plus de la moitié seront à transmettre dans les 5 à 10 ans à venir, du fait du vieillissement de nos agriculteurs et agricultrices. L’hégémonie de l’agriculture productiviste touche vraisemblablement à sa fin, quitte à devenir un jour assez marginale ; la fin d’un monde.

Si l’on peut certes craindre les effets d’une baisse de la production agricole, rappelons qu’actuellement un tiers des denrées alimentaires mondiale est perdu ou gaspillé et que d’autre part, 80% des terres agricoles sont pour le moment exploitées afin de nourrir du bétail. En gaspillant moins et en réduisant substantiellement notre consommation de viande, on devrait donc pouvoir nourrir tout le monde, malgré une agriculture productiviste en perte de vitesse (et même “reforester” un peu).

❌ L’agriculture productiviste n’a ni profité à l’ensemble des paysans et des agriculteurs, et encore moins au sol (et je n’ai même pas évoqué les dégâts de l’agriculture productiviste sur la biodiversité). Mais à qui donc profite l’agriculture productiviste ?

« À qui profite le crime ? » Dans toute investigation, cette question permet de présager d’un mobile. En économie politique, c’est pareil : il faut se demander qui sont ceux qui captent principalement la valeur économique de telle ou telle politique, puis s’interroger sur le maintien ou non de cette politique.
🧐 Concernant les chaînes alimentaires, qui captent la valeur de l’agriculture productiviste ?

Le consommateur ? Les prix de consommation des biens agricoles ont globalement baissé de 15 % (bien qu’ils augmentent depuis 2020 pour certains produits), tandis que les prix de la production agricole ont quant à eux baissé de 85 % depuis 1960. Notons au passage que si le prix des aliments a baissé, leur qualité nutritionnelle aussi, et ce dans des proportions parfois supérieures à 15%.

Courbes montrant l'évolution des prix de production et de consommation des produits agricoles en France.
Graphique issu de l’étude « L’injuste prix de notre alimentation ».
L’acronyme IAA signifie « industries agroalimentaires »
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👀 Si l’agriculture productiviste n’a pas tant que ça profité aux consommateurs, je crois deviner pour qui cette transition vers un modèle intensif a été profitable. J’en parle plus en profondeur dans l’infolettre de février, dans laquelle vous croiserez les termes de « remembrement », de « cogestion » et de « technocratie ».

Toujours est-il qu’en règle générale – et en particulier ces dernières décennies – la politique économique mise en œuvre par nos gouvernements est souvent plus favorable au Capital, qu’au Travail.
On l’a déjà vu dans un précédent article sur la Finance Solidaire, le capitalisme est un système économique qui se caractérise par la propriété privée – dans un but lucratif – des moyens de production et des moyens d’échange. Une économie de “rentes” en somme.

La légitimation de ce système économique s’appuie sur tout un tas de croyances, dont une qui suppose qu’intérêt général et intérêts privés se confondent à terme ; ce qui est bon pour les capitalistes / rentiers finit par être bon pour la société dans son ensemble.
Et partant de là, inutile de faire de l’économie politique, c’est-à-dire vérifier que telle politique économique sert le bien commun : place à la science économique.

➡️ En définitive, faire de l’économie politique, c’est refuser de s’en remettre essentiellement à la quête de profits du “Marché” pour orienter la vie économique de notre pays vers telle agriculture, vers telle industrie, etc.

C’est croire que « le pilotage des systèmes alimentaires ne doit pas être confié aux seuls experts et aux lobbies industriels, comme c’est le cas actuellement », dixit le socio-économiste de l’alimentation Nicolas Bricas interviewé par le média Démocraties.

C’est préférer que les décisions économiques majeures, celles qui affectent la vie des travailleurs, des territoires et de la société, ne soient plus laisser à de (sur)puissants acteurs privés en quête de profits croissants (qui influencent librement nos ministres, nos députés, nos maires, etc.).

✅ Faire de l’économie politique, c’est faciliter l’émergence d’une démocratie économique.



Sources :
https://www.brut.media/fr/videos/la-detresse-des-eleveurs
https://www.europe1.fr/economie/colere-des-agriculteurs-combien-gagne-en-moyenne-un-exploitant-en-france-4226731
https://lobsoco.com/notre-modele-alimentaire-en-crise-les-donnees-du-probleme/
https://lobsoco.com/qui-sont-les-agriculteurs/
https://agriculture.gouv.fr/quelle-part-du-territoire-francais-est-occupee-par-lagriculture
https://leplongeoir.substack.com/p/objectif-sol
https://droit.cairn.info/revue-droit-et-ville-2017-2-page-49?lang=fr#re1no1
https://www.unesco.org/fr/articles/alerte-mondiale-de-lunesco-sur-la-degradation-rapide-des-sols
https://www.un.org/fr/pga/75/media/soil-is-the-solution
https://reporterre.net/Nous-entrons-dans-l-ere-de-la-faillite-de-l-eau-alerte-un-rapport-de-l-ONU
https://solagro.org/images/imagesCK/files/publications/2019/synthese-agriculture-efficacite-energetique-2019.pdf
https://www.lesechos.fr/industrie-services/conso-distribution/urgent-france-cherche-jeunes-agriculteurs-1303258
https://ourworldindata.org/global-land-for-agriculture
https://www.politis.fr/articles/2024/11/billet-economie-libre-echange-contre-productivite-agricole/
https://www.nationalgeographic.fr/environnement/alimentation-sante-dietetique-nos-fruits-et-legumes-sont-de-moins-en-moins-nutritifs
– Synthèse de l’étude « L’injuste prix de notre alimentation ».
https://democraties.media/democratie_alimentaire/


Pour aller plus loin :
– La Bande Dessinée documentaire « Champs de Bataille » d’Inès Leraud et Pierre Van Hove.
– Le livre « INFLATION. LA GRANDE ARNAQUE » de Gilles Raveaud.