Les actionnaires du CAC40 méritent-ils 100 milliards par an ?

Le mois de janvier 2026 a été marqué par l’annonce d’un nouveau record, à savoir 107,5 milliards d’euros versés aux actionnaires du CAC40 en 2025, soit 9,5% de plus qu’en 2024. Le CAC40 a d’ailleurs pulvérisé un autre record le 12 février 2026 : les 8 400 points. Bonne nouvelle ou pas ?

🧐 À dire vrai, si ce n’est pas chaque année (pensons à la période Covid), le record historique de dividendes versés est tout de même régulièrement battu. Ce n’est pas si étonnant, puisque nos économies sont structurées autour d’un objectif de croissance économique, à savoir faire mieux que l’année précédente. En 2023, le record historique de dividendes versés par le CAC40 s’élevait à 72 milliards d’euros.

En 2019, les entreprises du CAC40 avaient redistribué 60 milliards de dividendes à leurs actionnaires, soit plus de trois fois plus qu’en 2003 (environ 17 milliards d’euros). Ainsi, « en vingt ans, les dividendes distribués aux actionnaires des entreprises françaises du CAC40 ont littéralement explosé : ils ont augmenté de 269 % ! […] Le nombre de leurs salariés en France, en revanche, a baissé (-12 %). »

❌ Sauf que face à ces chiffres, nos économistes prennent généralement le soin de rappeler que les dividendes n’enrichissent pas les actionnaires. Eh oui, lors d’un « détachement » de dividendes, une opération comptable ajuste “manuellement” le prix de l’action, en lui soustrayant le montant des dividendes versées par action. (Aucune action n’est vendue, c’est juste une opération comptable, tandis que le paiement des dividendes est effectué par l’entreprise côtée, via sa trésorerie par exemple.)

✅ Le patrimoine total de l’actionnaire n’a donc pas bougé, mais il a perçu des revenus en euros ; le patrimoine “boursier” (action) baisse, mais le patrimoine “monétaire” (argent sur un compte en banque) augmente en parallèle. Comme expliqué dans un précédent article sur les inégalités, le problème n’est pas tant la valeur du patrimoine en soi, mais toujours les superprofits en euros générés par la détention d’un patrimoine.

Une image pour illustrer la tension entre salariés et actionnaires : on y voit des salariés d'un côté et des actionnaires de l'autre, qui tirent à la corde pour se partager les revenus de l'entreprise.
Le livre Economix (p.27) illustre l’opposition entre les travailleurs (salariés) et les capitalistes (actionnaires) dans le partage des revenus de l’entreprise au travers du jeu du tir à la corde.

🔍 En effet, l’argent est un « bien rival », et donc pour que les actionnaires puissent engranger chaque année des milliards d’euros à réinvestir dans d’autres actions / actifs, il faut bien que chaque année, d’autres leur paient ces milliards d’euros. Cet enrichissement peut dès lors s’apparenter à un coût pour la société.

👀 Eh oui, comprendre d’où vient l’argent, appréhender comment nos euros apparaissent dans l’économie, reste invariablement la pierre angulaire de la déconstruction du discours économique dominant.

S’il est vrai que l’économie n’est pas un jeu à somme nulle lorsque l’on raisonne en termes de patrimoine, elle devient un jeu à somme nulle lorsque l’on raisonne en terme de revenus. Pourquoi ? Parce que les euros ne tombent jamais du ciel. Par conséquent, l’enrichissement monétaire des uns provient soit de l’endettement, soit de l’appauvrissement monétaire des autres.
➡️ On ne peut pas redistribuer toujours plus d’euros aux actionnaires, sans les prendre quelque part.

⚠️ Officiellement, on nous explique qu’un record historique battu par le CAC40 est une bonne nouvelle pour le pays et puis surtout, que les actionnaires ne se gavent pas, car le rendement d’une action (dividende / cours) n’est que de 3% par an en moyenne.
Je vous explique pourquoi cet argument est absolument fallacieux dans l’infolettre du mois de mars.

Dans cette partie, c’est en fait l’évolution de la part de revenus des entreprises allant au « Travail » et celle allant au « Capital » qui va nous intéresser. Au niveau mondial, le rapport entre les revenus alloués au Capital et ceux alloués au Travail a très progressivement évolué en faveur des capitalistes, au détriment des travailleurs. Il serait passé de 61% pour le Travail en 1980, à 53% en 2025. Tout laisse penser que ce phénomène mondial se retrouve aussi en France.

Évolution de la courbe de la répartition respective des revenus des entreprises alloués au Travail et au Capital, depuis 1980.
Impression-écran de la page Instagram du journal Le Monde qui montre un extrait du World Inequality Report 2026.

🎯 En creusant le sujet, j’ai d’ailleurs découvert qu’ « en 1980, selon les comptes de la Nation, les salaires et cotisations représentaient 75 % de la valeur ajoutée des entreprises. En 2019, ils n’en représentent plus que 60 %. Ces 15 % de valeur ajoutée [correspondent environ] à 200 milliards de salaires en moins. » On peut donc raisonnablement penser que de nos jours, « trop de revenus sont reliés au capital et pas assez au travail » comme l’a exprimé un ex-ministre de l’Économie et des Finances.

Bien sûr, la part croissante des revenus des entreprises allouées au « Capital », n’est pas uniquement imputable au versement des dividendes. Une entreprise peut également se servir des bénéfices réalisés, afin de racheter aux actionnaires une partie de leurs actions et ce faisant, éteindre / brûler ces actions rachetées. C’est une forme ponctuelle de rémunération des actionnaires, qui peut participer à tirer le cours / prix de l’actions vers le haut (l’offre étant soudainement réduite).

🤑 Le « retour aux actionnaires » désigne ainsi la somme totale redistribuée aux actionnaires. Elle cumule les montants décaissées pour les dividendes et pour le rachat d’actions. Notons maintenant que le retour aux actionnaires est très hétérogène au sein du CAC40 ; 6 entreprises représentaient environ 50 % des montants redistribués aux actionnaires en 2023, soit environ 50 milliards d’euros.

➡️ Dernière statistique : la part des revenus des entreprises alloué au « Travail » baissent depuis 1980, alors même que les travailleurs sont de plus en plus productifs (+90% en moyenne aux États-Unis par rapport à 1979).
Autrement dit, la hausse de la productivité des salarié·es (liée par exemple à l’automatisation, l’informatique, le téléphone portable et l’internet) a avant tout profité aux actionnaires, ainsi qu’aux hauts postes de l’entreprise (soit une petite proportion des salariés).

Dans certains cas, une hausse de la productivité se traduit même parfois par une réduction des effectifs, suivi d’une pression sur les salaires ; les travailleurs sont moins nombreux pour se défendre, ont désormais peur de se syndicaliser, tandis qu’une “armée de chômeurs” se tient désormais prête pour prendre leur place.

💡 D’après un article du FMI de 2018, plus la puissance commerciale d’une entreprise est grande, plus la part des revenus qu’elle verse aux travailleurs diminue et plus ses bénéfices sont importants. On observe ainsi que dans les pays avancés, les “marges bénéficiaires” ont fortement augmenté depuis les années 1980 (+ 43 % en moyenne) et la tendance s’est accélérée après 2008.

🤔 Pourtant, si nos dirigeants politiques ont tendance à s’opposer à toute hausse des salaires, par peur que ne s’en suive une hausse générale des prix, la hausse des marges bénéficiaires ne semble pas leur poser de problème…
Ce deux poids deux mesures a le don d’agacer certains syndicats, qu’on tente ensuite de calmer en leur expliquant que les “superprofits” n’existent pas, qu’il faut circuler, qu’il n’y a rien à voir.

Le 20 juin 2022, les syndicats belges FGTB, CGSLB et CSC organisaient une grande manifestation à Bruxelles pour indexer les salaires sur l’“inflation” / “greedflation”.

Or, « la hausse des prix en Europe au cours [des années 2022 et 2023] s’explique principalement par la hausse des bénéfices des entreprises” selon l’économiste Gilles Raveaud. C’est ce qu’on appelle la “Greedflation”, et d’après l’économiste Albert Edwards : « cette greedflation doit cesser. Sinon, nous pourrions assister à la fin du capitalisme. ». Il craint que ces « marges bénéficiaires extraordinaires » ne finissent par « enflammer la contestation sociale » aux quatre coins du monde.

✌️ Alors, les records battus de redistribution aux actionnaires par le CAC40 sont-ils une bonne nouvelle ? Que nenni. Un record battu signifie bien souvent que le “poids” des actionnaires s’est alourdit pour le reste de la société. Cela dit, la greedflation est mondiale et n’est pas l’apanage du CAC40.
[Pour redistribuer toujours plus aux actionnaires, le plus simple serait finalement d’augmenter les marges et donc les prix, marges que l’Observatoire des multinationales et Oxfam qualifient d’outrancières, et qu’ils comparent à une sorte d’« impôt privé » permis par une situation de monopole / d’oligopole.]

⏰ Et voilà pourquoi depuis 2019, même le Financial Times en appelle à une refonte du « rigged / crony capitalism » (« Time for a reset »), afin qu’advienne un néo-capitalisme, qui serve le plus grand nombre et non plus une minorité d’actionnaires rentiers.
On dirait donc bien que c’est la fin d’un capitalisme de rentes (bonne nouvelle, même si on l’annonce depuis 2008), mais également l’avènement du “producérisme“ (pas forcément une bonne nouvelle).

Toujours est-il que le problème n’est pas l’actionnariat en soi, qui est un levier de financement utile. L’image négative des actionnaires vient en réalité du décalage entre profits records et stagnation des salaires d’une part, et d’autre part d’une rémunération qui semble excessive / imméritée, puisque le risque pris par les actionnaires du CAC40 semble quasi-nul (“ça ne fait que monter”).

Enfin, si 100 milliards d’euros est un montant qui peut ne pas sembler impressionnant de prime abord, rappelons que la masse salariale (l’ensemble des salaires bruts soumis à cotisations) du secteur privé a été évaluée à 726 milliards d’euros pour l’année 2024.
➡️ 100 milliards, ça représente tout de même près de 14% de la masse salariale du secteur privé, soit presque 2 mois de salaires pour l’ensemble des 20 millions de salarié·es du secteur privé.



Sources :
https://www.latribune.fr/article/banques-finance/industrie-financiere/87441888376397/le-cac-40-verse-un-montant-record-de-107-5-milliards-d-euros-aux-actionnaires-en-2025
https://www.economiematin.fr/cac-40-record-bourse-france-valeur-croissance
https://www.lerevenu.com/reussir-bourse/conseils-bourse/cac-40-encore-une-belle-moisson-de-dividendes/
https://agefi.com/actualites/archives/hausse-des-dividendes-verses-aux-actionnaires
https://basta.media/CAC40-veritable-bilan-Observatoire-des-multinationales-dividendes-actionnaires-emploi
https://theconversation.com/en-finir-avec-une-idee-recue-le-dividende-nenrichit-pas-les-actionnaires-138441
https://contrepoints.org/non-les-actionnaires-ne-se-gavent-pas/
https://wid.world/document/world-inequality-report-2026/ (p.79)
https://www.investisseur-sans-costume.com/le-chiffre-interdit-1980-2020/
https://www.bfmtv.com/economie/entreprises/eric-lombard-directeur-general-de-la-caisse-des-depots-estime-que-trop-de-revenus-sont-relies-au-capital-et-pas-assez-au-travail_AN-202202160481.html
https://www.marianne.net/economie/economie-francaise/profits-records-de-total-et-de-la-bnp-le-capitalisme-ne-tourne-pas-rond-meme-ses-defenseurs-le-disent
https://www.bfmtv.com/economie/entreprises/cac-40-un-montant-record-redistribue-aux-actionnaires-en-2023_AD-202401070271.html
https://www.epi.org/productivity-pay-gap/
https://ses.ens-lyon.fr/actualites/rapports-etudes-et-4-pages/dune-victoire-ideologique-a-une-autre-natixis-decembre-2018
https://www.youtube.com/watch?v=M_4iPM1tsWM (interview de Gilles Raveaud)
https://usbeketrica.com/fr/observations/selon-cet-economiste-la-fin-du-capitalisme-pourrait-etre-imminente
https://www.imf.org/external/french/np/blog/2018/060618f.htm
https://www.slate.fr/story/239044/inflation-spirale-bruno-le-maire-indexation-salaires-hausse-prix-fmi-marche-travail
https://www.accg.be/sites/default/files/sectors//accg-tool-de-l-air-pour-les-salaires-marges-beneficiaires.pdf
https://www.economiematin.fr/news-superprofits-bruno-lemaire-medef-taxation-gouvernement-polemique
https://multinationales.org/fr/enquetes/davos-au-bonheur-des-monopoles/
https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/capitalisme-lheure-du-renouveau-1132872
https://www.persee.fr/doc/rint_0294-3069_2008_num_84_1_1124 (Annonce prématurée de la fin du capitalisme de rente, en 2008)
https://lobsoco.com/producerisme/
https://www.urssaf.org/files/Statistiques/Nos%20%C3%A9tudes%20et%20analyses/Employeurs/Nationale/2025/Stat_Ur_406.pdf


Pour aller plus loin :
– Le Dossier « La machine à dividendes : enquête sur les comptes du CAC 40 » d’Alternatives Économiques (2021).
– L’article « The Case for Stock Buybacks » du Harvard Business Review (2017).
– Le « Flash Economie [n°75] » sur le site de Natixis (6 février 2023).
– L’article « How to reform today’s rigged capitalism » du Financial Times (2019).