C’est la faute au Capitalisme ?

Lors de son audition par le Sénat en février 2026, une directrice d’études à l’ENS a alerté sur la mobilité sociale des revenus devenue quasiment nulle aujourd’hui en France. Comme son nom l’indique, le Capitalisme privilégie les capitalistes aux travailleurs. Alors, résignation ou révolution ?

🔍 Camille Peugny, sociologue des inégalités sociales, l’explicite parfaitement : « le Néolibéralisme n’en appelle pas à une suppression de l’État mais plutôt à une réorientation de son rôle. Ce qu’on attend de l’État, c’est l’idée d’entretenir un climat qui est de plus en plus favorable aux affaires, qui est favorable à la compétitivité économique. Donc encore une fois, ce n’est pas une disparition du rôle de l’État, c’est une réorientation de son action. »

🤪 Pour résumer grossièrement la logique derrière une politique économique néolibérale / « politique de l’offre », il suffit d’avoir 3 mots en tête : Compétitivité ➔ Croissance (économique) ➔ Ruissellement.
Il faut être meilleur / moins cher / plus rentable que ses concurrents (Compétitivité), afin d’avoir une activité économique florissante et abondante (Croissance économique), ce qui permettra in fine d’avoir plus de richesses à se partager entre nous (Ruissellement).

La pensée néolibérale qui a aussi orienté la politique économique des États-Unis, part du principe que « les investisseurs financent l’économie réelle », ce qui est en grande partie erroné (cf. infolettre du mars 2026).

Avec l’avénement du Néolibéralisme, le rôle de l’État est dorénavant d’assurer l’attractivité du pays aux yeux des investisseurs, des financiers. Le Néolibéralisme a ainsi succédé au Keynésianisme des Trentes Glorieuses, qui confiait à l’État le rôle de lutter contre le chômage au moyen de la dépense publique. Et le Keynésianisme a lui-même succédé à l’Ultralibéralisme des années 20, qui préconisait le « laissez-faire » (le “Marché” s’auto-régule, à condition que l’État intervienne le moins possible).

📚 C’est par opposition à l’Ultralibéralisme des années 20 qu’on parle de Néolibéralisme. Dans Le Capital au XXIe siècle, on peut lire que « la foi dans le Capitalisme privé a été fortement ébranlée par la crise économique des années 1930. […] Un peu partout, un basculement vers un plus grand interventionnisme se produit. Les gouvernements et les opinions publiques demandent des comptes aux élites financières et économiques qui se sont enrichies tout en conduisant le monde au bord du gouffre. »

❌ Cela dit, le terme « Néolibéralisme » ne fait pas l’unanimité. Certains spécialistes préfèrent parler d’Ordolibéralisme pour l’Union Européenne, d’autres de “rigged capitalism” comme on l’a vu dans notre précédent article, ou encore de “crony capitalism”, c’est-à-dire de « Capitalisme de connivence » en français. Pour ces derniers, le Néolibéralisme n’a rien de libéral, au vu de la pression fiscale qu’il exerce sur les petites et moyennes entreprises, ou sur la classe moyenne.

Peu importe le terme que l’on choisit, le constat est généralement grosso modo le même que celui du livre « Le coup d’État silencieux » (des journalistes Matt Kennard et Claire Provost), à savoir « un monde où la souveraineté des Etats a été grignotée, neutralisée, et finalement mise au service des intérêts privés. » Pour comprendre comment on en est arrivé là, on va s’intéresser dans la prochaine partie à une notion d’économie politique très importante : la capture règlementaire.

⚠️ Le scandale Nestlé Waters a refait parlé de lui en mars 2026. Pour rappel, cette affaire est un exemple frappant de capture règlementaire, qui a vu une grande entreprise « exercer des pressions sur les ministères et les services déconcentrés de l’État ». En économie politique, la capture réglementaire désigne une situation où une règle publique est fortement influencée – voire façonnée – par les acteurs qu’elle est censée encadrer.

➡️ Eh oui, quid de la démocratie représentative et de la bonne “fabrique de la Loi”, lorsque près d’un amendement sur quatre reprend les éléments de langage des lobbys économiques (selon un rapport de juin 2025 publié par GreenLobby, en collaboration avec Data for good) ?

« Qui protège la délinquance en col blanc ? » s’interroge le rapporteur général du Sénat (LR) au sujet de l’affaire CumCum.

Si certains – plutôt à Gauche -, tels que les Amis de la Terre reprochent aux États d’écouter les suggestions jugées ultralibérales des lobbies, « déterminés à édulcorer le texte du traité et à en faire un nouvel instrument faible et inutile, basé sur l’auto-régulation et la diligence raisonnable par les multinationales », d’autres – plutôt à Droite – reprochent à l’inverse aux États d’adopter des règlementations trop contraignantes. Eh oui, l’un n’empêche pas l’autre.

👀 On en parle moins, mais les mêmes multinationales suggèrent parfois aux États l’adoption de certaines règlementations bien carabinées voire absurdes, afin de se protéger de la concurrence. Or, et c’est souvent le but recherché, cela handicape le développement – voire menacent la survie – d’entreprises plus petites, financièrement moins solides et/ou plus facilement démunies face à l’ampleur des tâches administratives désormais requises.

🤔 Alors, c’est la faute au Capitalisme ou au Néolibéralisme ?
Cette question dessine une véritable ligne de fracture parmi les forces politiques, avec un camp « réformiste » qui soutient que ce sont les excès / dérives du Néolibéralisme qui posent problèmes, et un camp « révolutionnaire », qui juge que c’est le Capitalisme qui pose structurellement problème, puisqu’il favorise par essence l’accumulation des richesses et par suite la concentration des pouvoirs.

Si dans un précédent article sur la Finance Solidaire, au travers de la notion de « seigneuriage », je souscris volontiers à l’analyse que notre système monétaire actuel est probablement l’outil de domination le plus féroce à n’avoir jamais existé, je trouve en revanche que limiter nos options à devoir choisir entre « Capitalisme » et « Communisme » est un faux dilemme.
J’en parle plus en profondeur dans mon infolettre du mois d’avril.

💯 Quel que soit le système économique et politique dans lequel on vit, la concentration des pouvoirs est invariablement l’épée de Damoclès qui plane au-dessus de nos têtes. Je parlais d’ailleurs déjà du sempiternel problème de la concentration des pouvoirs dans l’infolettre de Janvier 2026.
Mais elle n’est pas du tout propre au Capitalisme, en témoigne certaines expériences “communistes” du XXe siècle.

🙈 Force est de constater que les moyens d’affaiblir les contrepouvoirs et de mettre en place une capture règlementaire sont de nos jours nombreux malheureusement :

En-dehors de la corruption et du lobbying, le financement des partis politiques, des campagnes électorales, des médias, ainsi que le pantouflage et le rétro-pantouflage sont d’autres moyens d’organiser la capture règlementaire.

🧐 La vie en société s’apparente en définitive à un rapport de force permanent (il y a ceux qui poussent le changement et ceux qui y résistent ; les privilégiés entreprennent rarement la réforme du système qui les privilégie). Et lorsque le rapport de force bascule trop à l’avantage des privilégiés, on peut alors assister à un accroissement des inégalités, se traduisant par exemple par le fait que le travail ne paie plus assez, que l’“ascenseur social” est bloqué… tel qu’évoqué en introduction de cet article.

😳 Depuis le tournant néolibéral des années 80, on a hélas fait du profit la boussole principale de notre activité économique, car soi disant les intérêts privés des capitalistes et l’intérêt général des travailleurs se confondraient à terme (c’est la théorie du ruissellement, qui veut que « plus il y a des riches, plus cela profite à l’ensemble de la société », et à laquelle de plus en plus de français·es souscrivent, cf. infolettre de Janvier 2026).

Or, en niant l’existence d’un conflit d’intérêts (entre intérêts privés et intérêt général), le rapport de force entre travailleurs et capitalistes a dès lors fortement été déséquilibré en faveur de ces derniers.
[Vous avez probablement déjà entendu un refrain du genre « le capital ne paie plus assez en France, il est trop taxé et cela décourage par conséquent les investissements, ce qui nous pénalise tous à la fin ».]

😇 L’économie est néanmoins plus complexe qu’une simple lutte des classes entre méchants capitalistes et gentils travailleurs, vision stéréotypée qui aide surtout à réaliser que le problème est essentiellement systémique et non individuel, mais qui favorise chez certain·e l’impuissance apprise, le confort de l’inaction ou encore la victimisation (« c’est la faute au Capitalisme », « le problème c’est les autres », etc.).

💪 Nous sommes en réalité loin d’être complètement impuissant·es, puisque si on le souhaite – et qu’on en a le temps et les moyens – on peut tout à fait contribuer à infléchir le cours des choses à notre échelle :

  • au travers de notre rôle d’épargnant·e, car il est primordial de mieux placer nos euros
  • au travers de notre rôle de citoyen·ne, en tant que bénévole ou adhérent d’une association
  • au travers de notre rôle de consommateur·rice, en privilégiant les entreprises locales ou la sobriété
  • au travers de notre rôle d’influence, en prenant le temps de s’informer puis de discuter, repartager
  • au travers de notre rôle de parent, en éduquant nos enfants à un autre rapport au vivant, au travail…
  • au travers de notre rôle d’électeur·rice, notre rôle de travailleur / travailleuse, etc.

🧩 Ce n’est bien sûr pas évident de rester optimisme face à cette capture règlementaire et cette concentration des pouvoirs. Il est même légitime de ressentir par moment un certain défaitisme.
Les capitalistes ont toutefois plus besoin des travailleurs, que l’inverse n’est vrai.
Et puis, ne se battre que contre plus faible que soi ou ne relever que les défis que l’on serait certain de remporter, ce n’est pas vraiment ça le courage.




N.B. :

💡Comme l’aurait énoncé Machiavel, « la meilleure forteresse des tyrans, c’est l’inertie des peuples », ou encore l’anthropologue Margaret Mead : « Ne doutez jamais qu’un petit groupe de personnes peuvent changer le monde. En fait, c’est toujours ainsi que le monde a changé ».
Pour se produire le changement n’a absolument pas besoin du soutien de 100% de la population d’une part, et aucun ordre établi n’est éternel d’autre part.

Dans le film « Les Jours heureux » de Gilles Perret, Stéphane Hessel nous le rappelle à sa manière : « La Résistance n’était qu’une petite fraction de la France, la France était vichyste dans sa grande majorité. Donc si, aujourd’hui, il y a beaucoup de gens qui baissent les bras, il ne faut pas s’en étonner. Il suffit qu’il y ait une minorité active, solide… Des jeunes qui en veulent, qui considèrent que l’engagement, ça signifie quelque chose et qu’ils ont une responsabilité. Eh bien ils n’ont pas besoin d’être majoritaires. »


Sources :
https://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20260223/pro_2026_02_24.html ou cet extrait vidéo
– La vidéo « Pourquoi les gens sont-ils de plus en plus égoïstes ? » avec Camille Peugny sur la chaîne Blast
https://multinationales.org/fr/a-chaud/entretiens/l-election-de-trump-est-la-conclusion-logique-du-coup-d-etat-silencieux-que
https://france3-regions.franceinfo.fr/grand-est/meurthe-et-moselle/nancy/c-est-une-enorme-surprise-au-proces-nestle-waters-une-grande-partie-de-la-procedure-qui-pointait-une-pollution-majeure-aux-microplastiques-annulee-3322257.html 
https://www.senat.fr/notice-rapport/2024/r24-628-1-notice.html
https://greenlobby.org/lalig/
https://www.cadtm.org/Traite-contraignant-La-societe-civile-denonce-la-mainmise-des-multinationales-a
– La vidéo « Ces paradoxes DANGEREUX de l’économie 💸 » de la chaîne Trash
https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/pourquoi-les-salaires-francais-stagnent-la-faute-a-un-capital-qui-ne-paie-plus-2224425 (Enrichir les capitalistes finira par enrichir les travailleurs.)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Règle_des_3,5%


Sources de la vidéo de la partie II :
– « CumCum : « Le résultat de mon contrôle est effarant », dénonce le rapporteur général du Sénat » (Public Sénat, 2025), YouTube.


Sources de la vidéo de la partie III :
– « Clément Viktorovitch : Plongée au coeur des inégalités – Viens Voir Les Docteurs » (Clique TV, 2020), YouTube.
– « Our democracy no longer represents the people. Here’s how we fix it | Larry Lessig | TEDxMidAtlantic » (TEDx Talks, 2015), YouTube.
– « “La confusion des élites est une spécificité française” dénonce Vincent Jauvert » (RTL, 2020), YouTube.
+ « Pantouflage : le conseil décomplexé du directeur de Sciences Po à ses étudiants » (Marianne, 03/12/2021, https://www.marianne.net/societe/education/pantouflage-le-conseil-decomplexe-du-directeur-de-sciences-po-a-ses-etudiants).