Pour lutter contre le chômage, on a eu le Plan d’Investissement dans les Compétences (13 Mds d’€ pour améliorer la formation), la réduction du coût du travail (19 Mds d’€ par an d’allègement des charges sociales employeurs), le fonds de 10 Mds d’€ pour l’innovation de rupture (« Startup Nation »), etc. Et si on parlait de la démarche TZCLD ?
I – TZCLD : personne n’est inemployable !
Connaissez-vous l’acronyme TZCLD ?
Le 20 juin 2025, la Cour des Comptes a publié son évaluation des « Territoires Zéro Chômeur de Longue Durée » entre 2016 et 2024. En mars 2025, le Fonds ETCLD avait lui aussi dressé le bilan de l’expérimentation Territoires Zéro Chômeur de Longue Durée (TZCLD).
➡️ L’occasion de regarder ce que nous disent ces rapports.
L’expérimentation présidée par Laurent Grandguillaume, lancée en 2016 puis élargie en 2020, propose une solution innovante au chômage de longue durée, à savoir créer des emplois en CDI pour des personnes durablement privées d’emploi et ce, dans des Entreprises à But d’Emploi (EBE).
Celles-ci sont financées principalement par des fonds publics, mais sans coût net supplémentaire pour la collectivité (on y reviendra).
Dans le modèle de l’EBE, c’est l’entreprise qui définit avec les demandeurs d’emploi – et en collaboration avec les acteurs locaux – les activités qui seront utiles au territoire et complémentaires à l’économie locale. Cette entreprise a donc pour fonction première de produire des emplois supplémentaires manquants sur le territoire, et adaptés aux personnes privées durablement d’emploi sur le territoire.

➡️ Ainsi, à la fin 2024, selon la Cour des Comptes, l’expérimentation concernait 83 territoires, 86 EBE et environ 3 290 salariés, dont une part importante en situation de handicap, de grande précarité ou éloignés de toute activité depuis plusieurs années (70 % d’entre elles étaient totalement exclues de l’emploi depuis 5 ans en moyenne, d’après le Fonds ETCLD ; qui annonce pour sa part que plus de 4 000 personnes ont retrouvé un emploi en CDI via les EBE).
Toujours est-il que l’expérimentation TZCLD démontre qu’une approche territorialisée, fondée sur la coopération locale et la co-construction, permet de dépasser les limites du marché du travail classique.
🔥 C’est toute la force de l’E.S.S. que l’expérimentation TZCLD met en évidence.
Bref, en redonnant le pouvoir d’agir aux collectivités, aux citoyens, aux associations (la gestion locale repose sur des Comités Locaux pour l’Emploi), il devient possible de créer des emplois en CDI pour des personnes durablement exclues du marché du travail.
❌ Pourtant la Cour des Comptes estime quant à elle que l’efficacité de cette démarche serait améliorée par une approche plus verticale, centralisée, bureaucratisée de la démarche, via un « pilotage » et « encadrement » renforcé, notamment sur le suivi des objectifs et du plan financier.
[On peut fortement en douter, chaque territoire ayant ses spécificités, il vaudrait mieux au contraire privilégier le principe de subsidiarité, ndlr.]
II – Si ces structures ne sont pas viables sans subventions, elles ne devraient pas exister ?
Pourquoi la puissance publique ne soutient pas davantage la démarche TZCLD ?
➡️ Selon le fonds ETCLD, 46 EBE (Entreprise à But d’Emploi) sur 62 sont tout de même à l’équilibre ou excédentaires en 2023. Le rapport rappelle également que la démarche n’engendre in fine aucun coût net supplémentaire pour la collectivité, car les coûts de l’exclusion en aval (RSA, inactivité, soins, etc.) sont simplement redéployés en amont vers la création d’emploi.
Eh oui, Chloé Ridel et Alexandre Ouizille nous expliquent que « le chômage entraîne des coûts : baisse de la consommation, coûts psychosociaux (souffrances psychiques) qui pèsent sur le financement du système de santé, dépenses directes d’assurance chômage, les frais d’accompagnement et d’administration (Pôle emploi), les pertes indirectes de recettes publiques en matière de cotisations sociales et d’impôts et les dépenses sociales contre la pauvreté (RSA, AAH, APL).
Ainsi, l’ONG ATD Quart Monde a estimé, en 2015, les coûts du chômage à 36 milliards d’euros par an pour la puissance publique française. De son côté, l’INSEE estimait ces coûts à 66 milliards en 2017. Or, ces 66 milliards d’euros de dépenses ne comprennent pas le montant dédié aux allègements de cotisations sociales (qui vise à réduire le coût du travail), les crédits d’impôts, la baisse de la consommation, ni les coûts psychosociaux. »
❌ Notre politique économique actuelle reproche en définitive à la démarche TZCLD trois choses :
– son financement repose sur des dépenses publiques (exit la réduction du poids de l’État)
– l’État intervient directement dans l’économie (exit le « laissez-faire » / la « main invisible »)
– les EBE font de l’innovation sociale et non de l’innovation technologique (exit la « startup nation »).
Illustrons le premier point.
La Cour des Comptes estime le coût moyen annuel par équivalent temps plein (ETP) de la démarche TZCLD à 28 000 €.
Par comparaison, France Stratégie calculait qu’en 2016, le CICE avait “coûté” 18 milliards d’€ pour 100 000 emplois créés / sauvegardés (soit 180 000€ par emploi).
✅ La démarche TZCLD est donc 6 fois moins coûteuse.

➡️ On comprend surtout ici que notre politique économique est moins frileuse lorsqu’il s’agit d’avoir des recettes publiques en moins, que des dépenses publiques supplémentaires.
Parce que les E.B.E. fonctionnent avec des subventions (augmentation des dépenses de l’État) et non des exonérations (réduction des recettes de l’État), elles ne sont pas alignées avec la politique économique que nos dirigeants mettent en œuvre depuis des décennies. Une structure qui a besoin de subventions pour être viable sera inévitablement vu d’un mauvais œil, puisque toute activité se doit d’être profitable.
III – Chômage, un problème individuel ou systémique ?
Au fait, quel genre d’emploi trouve-t-on dans une EBE (Entreprise à But d’Emploi) ?
Réponse : beaucoup d’emplois de services à la personne (transport, aide administrative, petits travaux d’entretien, etc.) ou de petits commerces (laverie, épicerie, recyclerie, garage, etc.), souvent à destination d’une clientèle en quête d’un tarif social et solidaire.
✅ C’est toute une économie de proximité qui est ainsi rétablie ; l’offre de services au sein de certains quartiers ou certaines petites villes s’étant réduite comme peau de chagrin ces dernières décennies.
Mais aussi, on remarque que les EBE s’intègrent dans des interstices de l’économie locale :
« [Notre EBE] se fournit auprès d’une dizaine de maraîchers locaux en légumes et fruits frais qui sont lavés, épluchés, découpés et mis sous vide avec une date limite de consommation à 7 jours. Très vite, la légumerie [s’est imposée] comme un maillon dans la chaîne alimentaire locale : elle fait le lien entre les maraîchers locaux et les structures de restauration collective » rapporte Rtes.
« [Notre EBE] propose du bois issu de forêts non-exploitées, conditionné en sacs de quelques kilos et livré à domicile sur conditions de ressources. Un bûcheron n’a pas d’intérêt économique à gagner quelques euros sur une telle activité, tandis que l’EBE et ses salarié·e·s y trouvent un intérêt entre l’écologie avec l’entretien de la forêt, la solidarité et le lien social » relate Les Autres Possibles.
« [Notre EBE récupère] du matériel informatique auprès d’entreprises et de particuliers qui n’en ont plus l’usage. Nous les démontons et trions les pièces pour les recycler ou les réutiliser, détaille Ludivine, jeune femme à la manœuvre dans l’atelier. On fait des remises de systèmes, surtout Windows, pour que ce soit accessible à tous, puis on revend les ordinateurs pour 70 euros » écrit Reporterre.
➡️ Premièrement la démarche TZCLD répond à des besoins sur le territoire auxquels une entreprise classique n’est pas en mesure de répondre.
➡️ Deuxièmement, son approche de la lutte contre le chômage nous offre une bouffée d’air frais, car elle change de notre politique économique en vigueur, qui voit trop souvent les personnes sans emploi comme les principales responsables de leur situation, ou pire… comme des profiteurs (aux aides sociales).
❌ Or, il ne suffit pas juste de « traverser la rue », puisqu’il y a nettement plus de chômeurs en France, que d’emplois à pourvoir (cf. titre de l’article de libération ci-dessous).

Une diversité des approches semblent par conséquent plus que bienvenue.
Si la démarche TZCLD ne peut espérer résoudre l’ensemble du chômage de masse, elle semble particulièrement bien adaptée à la difficile lutte contre le chômage de longue durée. 👍
[On peut néanmoins estimer créer 1 à 2 millions de nouveaux emplois avec ce genre d’approche, ce qui représente tout de même environ 1/3 des 5 millions de personnes actuellement sans emploi, ndlr.]
➡️ En conclusion, on pourra regretter une fois de plus que notre politique économique confonde le symptôme (la conséquence) avec la maladie (la cause). En effet, dans la lignée de la conclusion de notre précédent article : on ne résoudra pas le problème de l’ultra-richesse en s’en prenant aux ultra-riches, pas plus qu’on ne résoudra le problème du chômage en s’en prenant aux chômeurs.
⚠️ C’est donc vraisemblablement notre système économique qu’il faut faire évoluer (réformes structurelles), plutôt que d’essayer de résoudre tel ou tel problème séparément (réformes conjoncturelles).
Sources :
– https://bilan.etcld.fr/documents/bilan-2eme-experimentation
– https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2025-06/20250620-Experimentation-territoire-zero-chômeur-de-longue-duree.pdf
– https://www.tzcld.fr/faq/question/entreprise-a-but-demploi-ebe/
– https://www.francebleu.fr/infos/economie-social/a-roubaix-le-retour-a-l-emploi-pour-des-chomeurs-de-longue-duree-grace-au-territoire-zero-chomeur-7661661
– https://www.tzcld.fr/edito/le-mot-du-president-septembre-2023/
– https://institut-rousseau.fr/pour-une-garantie-a-lemploi-vert/
– https://www.strategie-plan.gouv.fr/files/files/Publications/2020/CICE/fs-2020-rapport-cice2020-16septembre-final18h.pdf
– https://lesautrespossibles.fr/territoire-zero-chomeur-tzcld-des-personnes-qui-avaient-limpression-detre-inutiles-deviennent-de-vrais-acteurs-de-leur-territoire/
– https://www.rtes.fr/une-legumerie-portee-par-l-ebe-tezea-a-redon
– https://www.impactforthefuture.eu/post/territoires-z%C3%A9ro-ch%C3%B4meur-longue-dur%C3%A9e-faire-reculer-le-ch%C3%B4mage-et-avancer-le-droit-%C3%A0-l-emploi
– https://reporterre.net/Territoires-zero-chomeur-quand-les-profils-cabosses-retrouvent-une-vie-normale
– https://www.liberation.fr/economie/il-y-a-treize-fois-plus-de-chomeurs-que-demplois-vacants-en-france-20210922_TOHGPIVLV5FABAP5NI5XH6GW3A/
